Au commencement était la Palestine /Par Moussa Hormat-Allah

27 July, 2017 - 01:46

Deux images m'ont profondément bouleversé. Deux images inouïes qui m'ont marqué comme au fer rouge. Ces images, je n'arrive pas à les chasser de mon esprit. Tel l'œil de Caïn, je les revois toujours avec la même acuité malgré le temps qui passe.

La première image fut ce déluge de fer et de feu sous forme de barils d'explosifs qu'on déversait du ciel sur la ville martyre d'Alep en Syrie.

La télévision montrait des pans entiers d'habitations qui s'écroulaient et, dans le fracas des bombardements, on devinait, noyées dans la fumée et la poussière, les silhouettes des habitants affolés qui couraient dans tous les sens.

Dans ce paysage apocalyptique, on entendait du haut des minarets pointés vers le ciel, l'appel synchronisé des muezzins de la ville qui invoquait l'aide d'Allah pour mettre fin à ce calvaire.[1]

Le spectacle était poignant. Les habitants entassés par petits groupes, ici ou là, dans des abris de fortune, regardaient, impuissants, la mort leur tomber du ciel.

La deuxième image se déroulait en Palestine occupée. Une caméra cachée filmait une scène insoutenable. Un enfant de douze ans, en pleurs, l’œil hagard, subissait un interrogatoire musclé de la part des agents de la sécurité israélienne.

Les réponses décousues du garçonnet étaient entrecoupées par des sanglots pathétiques. L'enfant était accusé d'avoir voulu poignarder un colon israélien.

A la vue de ce bambin terrorisé, il m'a semblé en cet instant précis, que les principes et les valeurs morales qui sous-tendent l'humanité se sont subitement évanouis.

Ces deux images particulièrement parlantes, résument, à elles seules, l'état détestable où se trouve aujourd'hui le monde arabe. La première image montre le fossé abyssal qui existe entre les gouvernants arabes et leur peuple.

Des dirigeants qui, pour se maintenir au pouvoir, sont amenés à massacrer, de sang froid et de la façon la plus cruelle, leurs propres compatriotes.

La deuxième image met en exergue le degré d'avilissement et de démission coupable de ces mêmes gouvernants arabes face à des crimes et des exactions commis par Israël sur une terre arabe occupée.

 

Situation insupportable

Cette situation est d'autant moins supportable qu'Israël compte quelque 5 millions d'habitants (israéliens) contre 400 millions dans les pays arabes. Sans parler de la puissance financière colossale des Arabes qui n'a aucune commune mesure avec celle, somme toute, fort modeste de l'Etat hébreu dont le budget est toujours en déficit chronique en raison, notamment, des dépenses militaires et du coût de l'intégration des immigrés juifs venus du monde entier. Autres handicaps de taille pour Israël: une énorme dette publique et une balance commerciale lourdement déficitaire.

Sur le plan de la géographie, le monde arabe occupe un sous-continent alors qu'Israël a été greffé sur quelques arpents de terre (21.000 km2) en plein cœur de ce monde arabe.

Sur le plan militaire, la puissance de feu (sur le papier) est aussi très largement en faveur des Arabes. L'arsenal militaire cumulé des pays arabes (avions, missiles, chars, artillerie, navires de guerre) est de très loin supérieur à celui d'Israël. (cf. les rapports annuels des instituts d'études stratégiques, notamment ceux de Stockholm, Londres et Washington).

Puissance démographique, puissance financière, puissance territoriale, puissance militaire, les Arabes ont tous les atouts pour se soustraire au diktat du minuscule Etat hébreu.

Mais là où le bât blesse, c'est la valeur intrinsèque des dirigeants et leur manque de foi en l'avenir et le devenir de leur nation.

Pendant que certains sont obnubilés par l'argent, le pouvoir, les honneurs, le luxe et le farniente, d'autres, en revanche, constamment sur le qui-vive, sont obsédés par la sécurité et le bien-être de leur population.

L'explication de ce phénomène de soumission et de faiblesse des Arabes, aussi bien envers Israël que face aux agressions des puissances occidentales en Irak, en Syrie, en Libye… a été donnée par le Messager d'Allah, dans l'une de ses prophéties.

Thawbân rapporte que le Prophète a dit: "Bientôt les nations vont se rassembler contre vous comme se rassemblent les gourmands autour d'un festin". Un de ses Compagnons lui demanda: "Serions-nous si peu nombreux ce jour-là?" Le Prophète lui répondit: "Non, en ce jour vous serez très nombreux, mais vous serez semblables à de l'écume; Dieu ôtera des cœurs de vos ennemis la crainte qu'ils avaient de vous et placera dans vos cœurs la faiblesse". Le Compagnon renchérit alors en s'interrogeant sur la nature de cette faiblesse. Et le Prophète explicita son propos sur cette faiblesse: "L'amour de la vie terrestre et la crainte de mourir".

C'est dire que les Arabes, jadis redoutés et redoutables, sont devenus comme le dit si justement le hadith, "semblables à de l'écume" à cause de "l'amour de la vie terrestre et la peur de mourir".

Plus que jamais, ce diagnostic s'applique à la quasi-totalité des gouvernants arabes d'aujourd'hui qui sont censés avoir la responsabilité historique de conduire, sur fond de dignité, de fierté et d'authenticité, la Oumma vers le progrès et la modernité.

Mais au-delà de la rhétorique, une question se pose avec acuité: nos dirigeants sont-ils bien engagés sur la voie de cet objectif aussi louable que salutaire? Il est permis d'en douter, et c'est là un euphémisme.

 

Un monde arabe en feu

Pour se convaincre de ce constat, les faits sont là. Et ils sont bien tristes. Le monde arabe est en feu. Au Moyen-Orient, l'Irak, la Syrie, le Yémen… sont en proie aux flammes. Au Maghreb, en Libye, en Egypte… on essaie d'éteindre un brasier qui couve sous la cendre. Dans le Golfe arabe, le vent de la discorde et de la désunion s’est levé. Et les signes précurseurs d’une fracture de ce bloc naguère homogène deviennent de plus en plus perceptibles. Les interventions étrangères, les conflits confessionnels et la lutte pour la conquête ou la conservation du pouvoir sont à l'origine de ce terrible gâchis.

Les peuples arabes meurtris, traumatisés, endurent, au quotidien, les affres de l'occupation, de l'humiliation et de la guerre.

En Palestine, Israël entreprend une escalade dangereuse qui vise à changer radicalement la nature même du conflit qui l'oppose aux ayants droit de ce territoire, c'est-à-dire les Palestiniens. Et ce avec une arrogance et une agressivité qui dépassent tout entendement.

Après l'occupation de ce territoire arabe, Tel-Aviv, au mépris du droit international, s'active maintenant à opérer sa judaïsation à marche forcée au vu et au su de tout le monde, dans la plus grande impunité.

Les Palestiniens essaient, avec les moyens du bord, de résister à cette implacable occupation. Pour ce faire, ils n'ont à leur disposition comme seules armes que des pierres ou des canifs face au rouleau compresseur israélien avec ses avions de combat, ses chars d'assaut, ses navires de guerre et ses impitoyables services de sécurité.

Ainsi, depuis de longues et douloureuses décennies, le peuple palestinien martyr voit, impuissant, la faucille aveugle de la mort décimer indistinctement femmes, enfants et vieillards. Les auteurs de toute tentative de résistance sont tués sur le coup et les maisons de leurs familles détruites.

Au-delà d'une solidarité arabe de façade qui se manifeste, ici ou là, pour se donner bonne conscience, les Palestiniens livrent, seuls, dans la privation et le dénuement, une résistance héroïque contre l'envahisseur étranger.

Face à ce spectacle affligeant, les gouvernants arabes que l'Occident et Israël tiennent dans un état permanent de subordination, brillent par leur absence sur la scène. Longtemps instrumentalisée par ces mêmes gouvernants arabes qui y ont souvent joué un rôle de vils courtiers pour rester dans les bonnes grâces des Occidentaux, la question palestinienne, au-delà d'une rhétorique de circonstance, ne constitue plus une priorité sur les agendas.

Si pour des raisons peu flatteuses, cette question ne constitue plus une priorité pour les gouvernants arabes, en revanche, et aussi paradoxalement que cela puisse paraître, son règlement, au plus vite, devient une urgence pour les Occidentaux

.Car, tant que cet Occident repu et décidé à n'admettre que ce qui se rattache de près ou de loin aux valeurs judéo-chrétiennes, ne pousse pas à un règlement du conflit israélo-palestinien sur la base des résolutions pertinentes de l'ONU, les attentats aveugles qui fauchent, malheureusement, la vie de tant d'innocents continueront à semer la mort et la désolation en Europe et aux Etats-Unis. Ce que condamne, du reste, avec véhémence, l'auteur de ces lignes.

C'est pourquoi, les spécialistes de la lutte contre le terrorisme transnational seraient bien inspirés d'intégrer cette donne incontournable: au commencement était la Palestine. Tant que ce conflit, vestige d'un passé colonial révolu n'est pas réglé par la création de deux Etats - israélien et palestinien - sur la base des frontières de 1967, le terrorisme continuera de frapper.

 

Pseudo-jihad stérile

 

Car, on ne doit pas perdre de vue, qu'au-delà des rancœurs et des ressentiments envers l'Occident, notamment, à cause de ses agressions armées en terre d'islam, comme en Irak ou en Syrie, c'est surtout cette question palestinienne qui constitue le ressort principal de l'action des mouvements jihadistes.

Régler le conflit israélo-palestinien, c'est la garantie pour les populations des pays occidentaux de retrouver la paix, la sécurité et la sérénité. Ne pas le régler, c'est vivre, en dépit des énormes moyens déployés pour la sécurité des biens et des personnes, dans la psychose permanente des attentats.

Avec toujours les mêmes questions angoissantes sur ces attentats: où et quand?

Le règlement du conflit israélo-palestinien continuera, sans doute, à faire encore du chemin dans les arcanes de la diplomatie internationale. Mais son règlement définitif pourra, probablement, intervenir plus vite qu'on ne le pense. Car, face à cet ennemi insaisissable, il arrivera un moment où l'Occident, excédé, meurtri et traumatisé, finira par dire à Israël: "Stop!". Car le prix à payer, devient trop lourd…

Par ailleurs, il serait illusoire de croire qu'Israël, pour sa part, va rester à l'abri de ces attentats destructeurs menés par des kamikazes, prêts à mourir sur ce qu'ils appellent le sentier de Dieu.

Car au lieu de ce pseudo-jihad, du reste stérile, où une violence aveugle fauche, au quotidien, la vie de tant d'innocents, tout analyste avisé ne manquera pas d'intégrer, dans une optique prospective, un élément important: les mouvements islamistes armés, résignés, finiront, tôt ou tard, dans une logique de cohérence, par opter pour le vrai jihad en menant le combat en Palestine occupée.

En effet, avec le recul, tout donne à penser que les prétentions califales des intégristes, pour modeler le monde arabe à leur convenance, s'évanouiront.

Passées leurs actions d'éclat, ici ou là, ils finiront, sous les coups de boutoir de leurs ennemis, par refréner leurs velléités révolutionnaires et opter pour un théâtre des opérations à la mesure de leurs moyens. Ce nouveau théâtre d'opérations pourra être la Palestine occupée. Une cause et un symbole chers au cœur de tout musulman.

Avec, probablement, comme objectif, non pas de "jeter les juifs à la mer", mais simplement de créer un conflit dans le conflit, afin d'exiger – au minimum – de l'Etat hébreu, le retour aux frontières de 1967, conformément aux résolutions de l'ONU.

Si d'aventure, les Etats arabes dits de la ligne du front venaient à leur interdire d'opérer à partir de leur territoire – ce qui est plus que probable -, ils opteront, sans doute, pour l'infiltration clandestine.

On peut imaginer alors les dégâts incommensurables, notamment en vies humaines, que ces cavaliers de l'apocalypse pourront causer en Israël et la psychose, sans précédent, qui s'emparera de sa population.

Pas de méprise. L'affrontement armé entre les intégristes islamistes actuels – ou à venir – et les Israéliens en Palestine est inévitable. C'est simplement une question de temps.

Un affrontement où la redoutable machine de guerre israélienne sera inopérante face à cet ennemi fantôme. Le moment venu, il ne s'agira plus d'attentats isolés menés par des adolescents avec des canifs, mais d'attentats de grande envergure menées par des combattants aguerris, bardés d'explosifs et prêts à mourir. Le conflit israélo-palestinien prendra alors une autre dimension. (…) 2

 

 

 

 

 

[1]. Dans les premiers temps de l'islam, Al Adhan, en dehors de ses horaires habituels, invitait les fidèles à venir, toute affaire cessante, à la mosquée pour une communication urgente. La tradition a maintenu Al Adhan pour conjurer le sort en cas de danger imminent comme les calamités naturelles ou les agressions armées. Car la bénédiction attachée à l'évocation du nom d'Allah dans Al Adhan appelle Sa Protection et Sa Miséricorde.

 

2. Passages extraits du livre ‘’Les gouvernants arabes et l’Islam’’ de Moussa  Hormat-Allah. Disponible dans les librairies à Nouakchott.