La communauté Bidhane prisonnière de l’esclavage

23 October, 2018 - 00:50

Notre avenir, en tant que « communauté Bidhane », dépendra, dans une large mesure, de ce que nous aurons fait pour que les anciens esclaves acceptent de nous pardonner.
Car, aussi paradoxal que cela puisse paraître, aux yeux de certains, l’avenir de cette communauté demeurera menacé aussi longtemps que sévira l’esclavage et ses séquelles, en Mauritanie. 
Le phénomène de sclérose qui entame son unité, sociale et politique, est de plus en plus évident et puise sa force dans des sources intarissables. 
Bâtie sur un socle d’inspiration« guerrière», puis « maraboutique », puis des deux, cette communauté a toujours tenté de dominer les autres (communautés), principalement d’origine négro-africaine, revendiquée ou tue, d’abord par le fusil, puis par le Livre, puis, économiquement, par la boutique. 
Lequel socle, qui a longtemps résisté aux secousses, limitées, des « dominés », se fissure de plus en plus, sous la poussée de la démocratie dans le monde, exigeant plus d’égalité et de justice. 
Longtemps « bernés » par une certaine vision de la démographie, nos « leaders » n’ont jamais pensé que la somme des « minorités » pouvait, un jour, égaler, ou dépasser, celle d’une » majorité », rarement vérifiée. Jusqu’au jour où…les compteurs furent déplombés.

 

Une minorité parmi d’autres
Trois événements majeurs intervenus en Mauritanie entre 1984 (début du pouvoir Maaouya) et 2007 (élection démocratique d’un Président civil), ont remis en cause les « équilibres » traditionnels et le positionnement sociopolitique des différentes communautés ethniques qui composent la population du pays.
Il s’agit de ce que l’on appelle communément « le passif humanitaire » né des « évènements de 86-91 », de l’ouverture démocratique (multipartisme et liberté de la presse) et la radicalisation des courants Haratines (anciens et nouveaux).
L’objectif ici n’est pas de revenir sur l’analyse détaillée de chacun de ces évènements, mais, plus modestement, de tenter de « repositionner », la communauté Bidhane, la mienne, sur ce nouvel échiquier, en perspective d’un Etat-Nation où toutes nos communautés trouveraient leurs justes places. 
Comme je l’ai annoncé plus haut,, mon souci premier est de contribuer à faire prendre conscience aux composantes de cette communauté, qu’elle ne peut, désormais, se maintenir et se développer, qu’en reconnaissant (en restituant ?) aux autres (communautés) leurs droits et leurs spécificités historiques, culturelles et démographiques. 
Cette démarche, ce devoir, devrait, en premier lieu, viser l’ensemble Haratines, dont l’identification, culturelle et ethnique, est complexe, tant son imbrication dans toutes nos communautés est profonde.
J’avais, dans un malheureux essai, écrit en 2007, sous le titre de »Yessar, de l’esclavage à la citoyenneté », tenté de sensibiliser l’opinion sur les torts et souffrances endurés par cet ensemble, sans grand succès, hélas ! A l’époque, j’étais moins « communautariste » et j’avais moins peur. 
 

Les Haratines, cheville-ouvrière de la société Mauritanienne

Pour introduire ce chapitre, je propose, en partage, l’image que donnait (Allah Yari7mou) Kane Saïdou, socio-anthropologue Mauritanien, des Haratines : « communauté en transition, les Haratines se donneront contradictoirement, par leur spécificité même, un rôle unificateur bénéfique. Non seulement à toute la Mauritanie, mais à toute la région. Sauf si, pris par le vertige de leur force montante, ils commettent l'erreur de ne pas jouer entre les communautés nationales le rôle qui doit être le leur : le véritable trait d'union entre deux communautés transitionnelle exprime, en effet, très clairement et mieux que toute autre, la nature complexe des rapports actuels entre Maures et Noirs ».

Nous savons tous que depuis la nuit des temps, la quasi-totalité des tribus Bidhanes, qu’elles soient « Arabes ou « Berbères», ont soumis à l’esclavage nombre de leurs concitoyens, regroupés aujourd’hui, sous le vocable « Haratines ». 

Nous savons tous, également, que cet abominable crime, « importé » par les Berbères et les Arabes, séparément, lors de leur arrivée dans l’espace géographique de ce qui allait s’appeler la Mauritanie, est à la base de la survie, de la richesse et du « prestige » de nombreuses familles Bidhanes, qui ont fait la pluie et le beau temps, tout au long de l’histoire de la Mauritanie. 

Il aura fallu que la Mauritanie indépendante, candidate au statut de membre de l’organisation des Nations Unies, souscrive aux grands principes d’égalité et de justice entre les hommes, et notamment, à la déclaration universelle des droits de l’homme, pour que le mot « esclaves » trouve une place officielle dans le vocabulaire de l’Administration publique. 

Et c’est ainsi que les premières actions de lutte politique contre l’esclavage, initiées par des descendants d’esclaves, en Mauritanie, virent le jour, au milieu des  années 60, du siècle dernier, presqu’en même temps que  l’émergence  de mouvements nationalistes Arabes et Négro-Africains, autour desquels se sont cristallisées les premières cellules de contestation et d’opposition, au pouvoir central d’alors.

Entre ces deux nationalismes (chauvin et étroit), la mouvance Haratine a eu beaucoup de mal à se frayer son propre chemin et à identifier ses partenaires stratégiques. 

Au cours de cette phase d’hésitation, deux groupes ont pu émerger du lot : « Akhouka El Hartani » (ton frère), qui n’a pas fait long feu et « El Hor » (Le libre), qui, de par son nom, évoquait déjà l’idée de la lutte pour la liberté et qui peut être considéré, aujourd’hui, comme le précurseur de la lutte pour l’auto-émancipation des Haratines en Mauritanie. 

Ce mouvement, dont les leaders ont été considérés, tantôt comme opposants au pouvoir et « traités » comme tels, tantôt intégrés, comme hauts fonctionnaires dans les différents corps de la fonction publique, a largement contribué à l’éveil politique et la prise de conscience de « classe » parmi les travailleurs et la jeunesse Haratines. 

L’APP, El Moustaghbel, et dans une moindre mesures El Wiam, sont aujourd’hui des partis politiques, à majorité Haratines, qui se partagent entre l’opposition dite radicale et celle dite « dialoguiste ». 

Moins « politiques », mais pas moins actifs, l’ONG « SOS-Esclaves et « El Mithagh », sont des membres actifs des organisations de la société civile, qui se battent pour les droits de l’homme et en particulier contre l’esclavage et ses séquelles. 

IRA, l’enfant prodigue de la mouvance Haratine, navigue entre le statut d’ONG et celui de parti politique, non reconnus tous les deux, s’implante davantage en Europe et aux USA.

C’est, forts de ces acquis politiques remarquables, et d’une supériorité démographique patente, malgré l’absence de toute statistique officielle, que le Mouvement Haratine est en train de se frayer un large chemin au sein du paysage politique Mauritanien, dans lequel  il évolue  désormais comme « un poisson dans l’eau ». 

Vont-ils (les Haratines), pour autant, réussir à fédérer leurs différentes franges et à mutualiser leurs efforts, pour consolider leurs acquis politiques incontestables, et une expérience si riche, afin d’en récolter les dividendes,  juridiques et économiques, qui constituent l’essence-même de leurs luttes ?

Face à ses questions, il est important d’essayer d’identifier les obstacles qui se dressent encore sur le chemin de l’extinction totale de l’esclavage, y compris la « résistance » de la communauté Bidhane, à travers ses deux composantes : l’Etat et les structures féodales traditionnelles

 

L’arsenal de domination et les  techniques de résistance

Pour ceux qui l’auraient oublié, l’objectif de ma démarche est de contribuer à « sauver » la communauté Bidhane, ma communauté, des dangers qui la menacent de plus en plus. La sauver des conséquences directes, de ses propres agissements au sein de l’ensemble Mauritanien, qu’elle tente de dominer depuis que les premières tribus Berbères et  Arabes ont foulé le sol de cette partie septentrionale de l’ex-Empire du Ghana. La forme  la plus abjecte et la plus inhumaine, de cette domination, fût la soumission à l’esclavage des ancêtres des Haratines d’aujourd’hui. L’arsenal qui permit d’imposer et de perpétuer cette pratique, était physique, économique et spirituel. Si ses aspects physiques et économiques ont pu être, quelquefois, atténués par la « fidélité des sujets», ou leur acquisition de quelques bribes de revenu, l’aspect spirituel était sans limites et promettait les sanctions les plus redoutables, ici-bas et surtout dans l’au-delà.  Les premières lueurs de liberté, pour les esclaves, vinrent avec l’imposition des lois françaises sur le territoire Mauritanien, ayant pour champs d’application, les fameux villages de liberté, implantés dans la Wilaya de l’Assaba. Une « collusion » entre certains administrateurs coloniaux et des Chefs de tribus Bidhanes, a vite fait de limiter la contagion de ces villages, tout en maintenant (en théorie) le principe de la sanction contre ceux qui font le commerce d’êtres humains, ou qui les maintiennent en captivité. N’empêche, ces villages, ancêtres des « Adwabas », ont constitué les premiers « No Bidhanes lands » et sont devenus, petit à petit, des espèces de sanctuaires, où les anciens « esclaves », ont pu se retrouver entre eux, loin de leurs anciens « maîtres ».En parallèle, l’école française ouvrit ses portes, d’abord aux fils de Chefs, Bidhanes bien évidemment, lesquels la considérant relativement « Haram », y poussèrent, d’abords les enfants de leurs « esclaves ». Ils ne pouvaient pas imaginer que cette école-là allait constituer le premier creuset où se formèrent les futurs vrais libérateurs des esclaves, c’est-à-dire les leaders de l’aristocratie Haratines. Les premiers  Haratines, diplômés de cette école, devinrent rapidement des auxiliaires de l’Administration coloniale, fonction dans laquelle ils ne tardèrent pas à mettre à profit leur parfaite connaissance du caractère paresseux et corruptible, de leurs anciens maîtres. Avec des revenus fixes et de bonnes oreilles auprès du Makhzen, une véritable mutation socioéconomique s’opéra, mettant certains Chefs traditionnels dans une position de quasi-dépendance de leurs anciens sujets. Ce début de semblant d’« égalité », ne tarda pas à être ralenti, puis freiné, par l’avènement de…l’indépendance. En effet, avec l’indépendance les tribus Bidhanes ajoutèrent, à leur vieil arsenal deux nouvelles armes redoutables : un Etat disposant d’une Armée et le retrait de l’ex-arbitre. Le rapport de forces, largement déséquilibré, né de cette nouvelle situation, allait soumettre, à nouveau, les Haratines à d’autres formes d’injustice et de domination,  où l’esclavage à «ciel ouvert » va céder la place à des formes plus « modernes », mais pas moins inhumaines.

La communauté Bidhanes : comment se racheter

Pour contribuer à l’extinction définitive du phénomène de l’esclavage, dont elle a longtemps été le pyromane, la communauté Bidhane a plusieurs défis à lever :

1-Se «délester » de la réputation d’être le parrain et le bouclier du système politique en place. 

En effet, s’il est vrai, comme indiqué dans la suite 3, que l’Administration héritée du colonialisme et l’Etat Mauritanien naissant, ont d’abord, et avant tout, servi la communauté Bidhane, à laquelle ils se sont identifiés, au plan social et idéologique, il n’en est pas moins vrai que depuis l’arrivée des militaires au pouvoir, cette donne a bel et bien changé. 

De fait, les pouvoirs militaires qui se sont succédé depuis 1978, ont provoqué et soutenu l’éclatement de la communauté Bidhane, en régions, tribus et castes. Cette « balkanisation » de la communauté en question, a largement contribué à affaiblir le nouvel  Etat, dont la base et la « légitimité » communautaires se sont nettement rétrécies.

Or, le nouveau rapport de force, basé sur la force (militaire) n’a pas réussi à compenser la perte d’adhésion, de solidarité et de cohésion de la communauté Bidhane, autour des objectifs fixés par les nouveaux tenants du pouvoir.

Aussi, certaines tribus et collectivités se sont  regroupées au tour de leurs propres intérêts et ont cessé de miser sur l’Etat, en tant que  protecteur et arbitre central. 

Le multipartisme et l’éclosion des ONG allaient accentuer cette tendance à l’ « autogestion », en lieu et place d’une dépendance aveugle de l’Administration publique. 

Cet état de fait, né de l’absence d’un Etat de droit, « dédouane «, en grande partie, la communauté Bidhane  de l’accusation d’être, systématiquement, solidaire des politiques désastreuses du Gouvernement, notamment en matière de justice, d’éducation et des droits de l’homme.

2-Redonner à cette communauté un niveau de respectabilité, au sein des autres communautés, à égale distance de l’« Etat-Bidhanes », comme certains qualifient le système politique en place. En plus, elle devra s’investir,  de manière plus ouverte et plus efficace, dans la lutte contre les séquelles, nombreuses et visibles, de l’esclavage, ainsi que la mise à l’index et l’extirpation de ses rangs, de ceux qui continueraient à soutenir ou à tenter de justifier la pratique de l’esclavage.

3-Initier un élan national de solidarité, volontariste et mesurable, se traduisant par le soutien, matériel et moral, des victimes d’injustice des autres communautés, en particulier en milieu Haratine. Une telle mesure constituerait une preuve d’humilité et du désir d’un vivre ensemble et d’une cohabitation apaisés, sur la base d’une confiance mutuelle retrouvée. 

4-Cet ensemble de mesures et d’actions doit être couronné par une demande formelle de pardon, clairement exprimée, par la communauté Bidhane, auprès des organisations Haratines.

Si un tel objectif était atteint, les futures élections législatives, précédées d’un recensement national, sans complaisance, permettront  à toutes les communautés du pays, de se positionner librement, sur le plan politique, et de récolter le juste fruit de leur poids démographique, pour aboutir à l’instauration d’un Etat de droit et la construction d’une Nation, où nous aurons, tous, les mêmes droits et devoirs.

C’est à ce prix, me semble-t-il, que notre pays pourrait, enfin, se construire et se développer en ne gardant  de son passé « communautariste » que les spécificités culturelles, qui font sa richesse globale et la fierté de chaque communauté.

 

Ahmed Ould Mohamed