Esclavage, et si l’on en parlait ? Par Sy Mamadou Samba

31 January, 2019 - 01:01

Islamiquement parlant, qui peut-on appeler esclave ? Arabo-berbère ou négro-africain, lequel des deux habita le premier en Mauritanie, dans sa partie Nord ?  D’en parler ici, cela me mettrait hors sujet, je m’en passe donc. Du moins, pour le moment. J’y reviendrai dans un autre registre, si Dieu le veut. J’ai traité, considérablement, la question de l’esclavage dans mon livre virtuel à paraître dans quelque temps qui reste encore dans l’ordre des probabilités, soumis à des éventualités hors de mon contrôle, puisqu’il est, en ce moment, entre les mains d’un éditeur. Je vais donc, ici, tout juste en dire l’essentiel. D’une manière ou d’une autre, l’ouvrage complet paraîtra, incha Allah, et un public que j’espère étoffé découvrira ce qu’il entend révéler !

 

 Comme tout le monde le sait ou peut imaginer, l’esclavage a existé de tout temps, en tout lieu. Il était régi par la loi du plus fort, celle de la jungle, jusqu’à l’avènement de la révélation donnée à Muhammad (PBL), le dernier prophète ; le nôtre, à nous musulmans. En vérité, l’humanité tout entière devrait être musulmane, puisque l’ultime prophète, en l’occurrence Muhammad (PBL), fut envoyé à tous, sans exclusion d’aucune communauté. En principe – théoriquement, donc… – tous les humains sur cette planète sont musulmans, qu’ils le veuillent ou non, puisqu’Allah – Loué soit-Il ! – ne reconnaît, depuis la mission de Muhammad (PBL), qu’une et une seule religion, l’islam, qui complète les autres religions monothéistes, à savoir le judaïsme et le christianisme, désormais caduques. Dieu l’a voulu ainsi, point barre !

 

Dans le contexte islamique, on ne devient esclave qu’à l’issue d’un djihad (la guerre sainte) qui n’est, lui, valide que sous le seul cachet de la piété. Une guerre sans ce mobile ne se dit pas guerre sainte : entreprise pour des motifs matériels, pouvoir ou prestige, elle n’entend pas servir la cause d’Allah, sauver l’islam ou défendre les musulmans menacés dans leur vie et biens. De fait, le vrai djihad a perdu sa légitimité, depuis que les musulmans se tuent entre eux, pour des motifs autres que ceux de la piété. La guerre sainte est soumise à des conditions, sans lesquelles elle s’apparente, purement et simplement, au terrorisme. A quelques exceptions près, ce fut le cas de toutes les guerres menées après les quatre califes, compagnons du Prophète (les Bien guidés), et en leur temps même, puisqu’à l’exception du premier, Abu Bakr, les trois autres furent sauvagement assassinés, surtout le dernier, Ali, dont les meurtriers, Kharidjites, peuvent être qualifiés, sans grand risque de se tromper, de pères du terrorisme.

Sans donc le vrai djihad, point de butin ni, non plus, d’esclaves. Tous ceux appelés, aujourd’hui, esclaves ne le sont pas : ils ne sont que les descendants de victimes de la violence sauvage, razzias ou kidnappings. A la suite du fondateur d’Al-Falah, El Hadj Mahmoudou Bâ qui tint conférence publique à Kiffa, en 1958 ou 1959, pour contester la validité de l’esclavage actuel, je dis et soutiens qu’il n’existe pas de vrais esclaves en Mauritaniens ou ailleurs en Afrique noire et blanche (Maghreb).Tous les «Kahlouches » (les Noirs) des pays arabes ont subi, comme dans les Iles (Amérique Latine et autres), le même sort que les Harratines (Maures noirs de Mauritanie).

Le Prophète (PSL) haïssait l’esclavage. Il élevait l’affranchissement de cette condition au rang d’un acte de piété, en exhortant les gens à libérer leurs esclaves, en s’inspirant du Saint Coran qui propose souvent, en guise d’expiation d’un péché, d’affranchir un esclave, plutôt que de jeûner. C’est d’ailleurs devant une docte assemblée d’oulémas et chefs religieux, venus de différents pays du monde musulman, qu’El Hadj Mahmoudou Bâ avait défié quiconque de prouver, par voie islamique ou morale universelle, que les soi-disant esclaves, en Mauritanie ou ailleurs dans le monde contemporain, le sont véritablement, validement. Le silence qui s’en suivit révéla combien il voyait juste. Dans le contexte islamique, sans djihad légal, point d’esclavage ! Les razzias et assimilés ne peuvent le valider ! Les violences aveuglément exercées, par Ben Laden, Bokko Haram, Daech ou autres, sur d’innocents civils, de tout âge et sexe, ne sont que des actes de terrorisme ; même pas l’ombre d’un djihad ! Loin s’en faut !

Les prétendus esclaves ne furent que le produit de razzias, transactions ou échanges commerciaux, entre les maures Hassan et les rois corrompus d’Afrique noire qui vendaient leurs sujets. Ils échangeaient ces derniers contre des produits manufacturés, amenés par des arabes venus de la péninsule arabique, premiers esclavagistes avant que les Occidentaux en prennent honteusement la relève. D’un point de vue strictement islamique, ne peut être tenu pour esclave que celui capturé dans une opération de djihad dont la validité repose entièrement sur sa promulgation par l’Autorité suprême, le chef de l’Etat musulman, à conditions de rester défensif et de n’être jamais dirigé contre un autre Etat musulman. Plus précisément, aucun musulman ne peut être réduit en esclavage. S’il n’est pas gracié par le chef de la guerre – khalife ou imam – qui a tout pouvoir de libérer un prisonnier et de lui pardonner, purement et simplement –  et s’il n’a pas versé le tribut pour se racheter, le captif non-musulman est ramené au village ou à la ville, avec le statut d’esclave. Il le restera tant qu’il n’aura pas payé lui-même sa dette ou été affranchi.

Ainsi, tout comme il existe des critères qui valident le djihad, le statut de l’esclave est soumis à des conditions. A commencer par celle-ci : l’invalidité d’un djihad annule le statut d’esclavage. Point de Guerre sainte, point d’esclave. Telle est la loi islamique, la Charia.

 

Réalités mauritaniennes

Le jour même de mon détachement au quotidien Chaab, en qualité de rédacteur, le 1er Septembre 1980, je fus envoyé en mission dans les régions du Trarza, Tagant, Assaba et les deux Hodhs. On était une équipe de cinq journalistes représentant les différents organes de presse nationale. Notre mission était de vulgariser la loi qui venait d’abolir – pour la énième fois ! – l’esclavage en Mauritanie. Notre action devait s’étendre le long de la Route de l’Espoir, de Nouakchott jusqu’à Néma. Nous nous arrêtâmes dans toutes les capitales régionales où nous fûmes dorlotés par les gouverneurs, préfets et chefs d’arrondissements qui nous facilitèrent la tâche, en nous réservant un accueil chaleureux et nous introduisant auprès des populations-cibles.

Au cours du mois que durait notre mission, nous essayâmes, en vain, de convaincre les esclaves qu’ils étaient désormais libres. Nous leur apprenions qu’une loi venait d’être votée et adoptée en ce sens, par le Gouvernement, mais la nouvelle les laissait indifférents ; pire, non seulement elle ne soulevait aucun enthousiasme, mais, tout au contraire, ils en étaient visiblement attristés et, même, préoccupés. Ceux qui acceptèrent de s’exprimer nous dirent, clairement, qu’ils ne voulaient pas de cette mesure, soulignant l’impossibilité de vivre, sans moyens matériels, indépendamment de leurs maîtres. Aussi préféraient-ils rester esclaves, à l’abri du besoin, plutôt que d’être libres, dans la misère.

Anthropologue, je voyais, pour ma part, une autre raison, à ce refus de se séparer de leur maître, que celle relative aux moyens existentiels : la force de l’habitude et de la culture. De toutes les décolonisations, celle liée à la mentalité est la plus difficile à réaliser. L’esclave s’assimile, à 100%, à la culture de son maître. Sa langue, son mode de vie et de penser, son comportement, ses vêtements sont identiques à ceux de son maître, il s’y trouve à l’aise, fier même, sans contrainte ni gêne psychologique ou comportementale. Il s’en accommode d’autant plus que l’islam l’y oblige ; du moins, c’est ce qu’il se dit, avec résignation apaisée.

 Ainsi et en dépit de son origine négro-africaine, le Maure noir – plus exactement, le Maure noir esclave (puisqu’il existe des maures noirs nobles) – se sent plus proche de son maître à qui il s’identifie, que de son frère peul, soninké, wolof ou bambara. Il a tout perdu, jusqu’à sa langue, sa culture, ses mœurs, sa civilisation ancestrale ; parfois, sa peau, effet d’un métissage imputable à l’ancienneté de la captivité de son ancêtre, remontant à plusieurs décennies voire siècles. Rappelons, ici, qu’un Maure noir esclave l’est par sa mère, alors que son homologue négro-mauritanien l’est par son père. Esclavage de père au fils, chez les uns, ou de mère en fils, chez les autres – si mes sources d’information sont exactes –  leurs victimes, dans l’une ou l’autre communauté, ont ceci en commun de ne manifester aucun enthousiasme à se libérer. Un paradoxe  plus marqué, chez les esclaves maures qui préfèrent, pour la plupart, garder leur statut d’esclave, pour des raisons économiques et culturelles, surtout : on rapporte que certains esclaves maures, libérés par leurs maîtres trop pauvres, leur offrirent tous leurs biens, dans l’unique but de garder leur statut d’esclave ! Effets d’assimilation et d’une colonisation mentale dont on ne se défait pas facilement.

 

Revenons aux raisons économiques : esclave de mère en fils ou fille, sous le joug de l’esclavage depuis plusieurs siècles, le Maure n’a aucun moyen d’existence lui permettant d’être indépendant de son maitre. Lui-même propriété d’autrui, il n’en aucune susceptible de lui garantir la survie, avec ou sans famille, indépendamment de son maître. En ce cas, libérer un esclave, c’est le rendre plus encore esclave. Cette situation engendre une mentalité aux antipodes de celle du président Sékou Touré déclarant qu’il « est préférable de vivre libre dans la pauvreté, plutôt qu’esclave dans la richesse ».

Voilà pourquoi j’avais signalé, dans mon rapport à l’Etat, au terme de notre mission, que la loi abolissant théoriquement l’esclavage resterait stérile, si elle n’était pas accompagnée de moyens matériels, financiers et psychologiques (argent, titres fonciers, champs cultivables, psychologues, sensibilisation des media…). Une libération juridique ne suffit pas. Pour être réellement efficace et effective, il faut qu’elle soit accompagnée de mesures concrètes. Autrement dit, l’Etat devrait mettre, à la disposition des ex-esclaves, des moyens adaptés, tels qu’une indemnisation financière conséquente, des allocations familiales, ou encore la distribution de terrains d’habitation et d’exploitation agricole, sans quoi cet affranchissement resterait un leurre.

Sur des conseils d’Ismou ould Baba, un ami, ex-ministre de la Pêche, et directeur du Trésor public, je demandai un rendez-vous, au ministre de l’Intérieur, pour lui dresser un bref compte-rendu de notre mission. J’attendis deux semaines avant d’être reçu par le secrétaire général dudit ministère, un Soninké (dont j’ai oublié le nom). Dès que je commençai à parler de l’esclavage, il me stoppa net et me dit : « Monsieur Sy, sortez de mon bureau ; je ne vous ai jamais vu et vous non plus, vous ne m’avez jamais vu ». J’exécutai et recourrai à la publication d’articles, une trentaine, dont les deux-tiers atterrirent dans les corbeilles à papier. N’en furent publiés que ceux ne touchant pas à l’esclavage, mot alors encore très tabou.

Il est symptomatique que l’Etat mauritanien n’ait manifesté aucune volonté réelle d’éradiquer définitivement l’esclavage, ce fléau dont la persistance, au 21ème siècle, est une entorse flagrante à la montée fulgurante des libertés publiques et de la démocratie, généralisée à l’échelle planétaire, même si, par endroits, elle n’est que de façade. Cette contradiction devrait interpeler la conscience collective. L’esclavagiste contemporain n’est pas moins inhumain, égoïste, rétrograde et passéiste qu’un colon au temps du commerce triangulaire. Pourquoi vouloir maintenir le pire du passé dans le présent ? Malheureusement et c’est un constat amer, l’esclavage existe dans toutes les sociétés. Et il persistera toujours, sous d’autres visages ! L’esclavage dit moderne en est une parfaite illustration. Il n’est pas moindre, en termes d’humiliation et d’avilissement, que celui des antiques sociétés sauvages où la loi de la jungle régnait pleinement.

Je saisis enfin l’occasion pour lever un certain amalgame : les Harratines ne sont pas des esclaves. Le docteur Ahmed Moustapha, intellectuel mauritanien, professeur à l’Université de Nouakchott, me l’a certifié, au cours d’un entretien qu’il m’a accordé, en Février 2015 à Nouakchott, dans son bureau. Affranchis, ils sont libres et occuperaient, même, la troisième place dans la hiérarchie sociale maure, après les Hassans et les Marabouts. Ajoutons, à ce constat, le peu cas de la couleur de peau que faisait la communauté maure traditionnelle précoloniale, en termes de noblesse. Il y avait des maures blancs, très blancs, classés au bas de l’échelle sociale, c’était le cas des Eznégas. Très hiérarchisée –  elle l’est toujours ! – cette communauté maure est composée, par ordre de noblesse, de Hassans, Marabouts, Harratines, Eznégas, Igawen, Maalmine (forgerons), et Esclaves. A souligner que les Eznégas, d’origine Sanhadja, étaient anciennement les plus nobles. Selon Ibn Khaldoum et Al-Bekri, ce sont des Berbères, premiers à occuper, naguère, le Sahara occidental, puis, dans un second temps, l’espace appelé aujourd’hui Mauritanie – nom donné, par Coppolani, tué en 1905 à Tidjikja – où ils prennent l’appellation d’Arabo-berbères.

S’il se confirme que les Eznégas furent bel et bien les premiers habitants du Nord de la Mauritanie, que fera-t-on, alors, de la théorie selon laquelle les Noirs étaient les habitants autochtones (de souche) de la Mauritanie ? Historiens et archéologues de tous bords affirment avoir trouvé, dans les ruines d’habitations au Nord, des objets typiquement négro-africains : canaris, outils de pêche, agricoles ou ménagers. Où se trouve la vérité, dans cette controverse ? Là-dessus, j’en ai à dire. Prochainement, incha Allah.