
Depuis près d’un mois, l’opinion publique nationale vit au rythme d’une succession d’affaires supposées de détournements impliquant de hauts responsables de l’État. Or, il est important de souligner que le point de départ de la majorité de ces affaires n’a pas été des plaintes formelles, ni des rapports officiels, mais de simples informations diffusées, colportées, relayées et amplifiées sur les réseaux sociaux et par certains médias non spécialisés.
Il convient ici d’opérer une distinction essentielle. Lorsque des faits de corruption ou de mauvaise gestion sont dénoncés par des institutions légalement habilitées ; telles que la Cour des comptes, l’Inspection générale de l’État ou toute autre autorité de contrôle compétente, il va de soi que ces dossiers doivent être poursuivis avec la plus grande rigueur, jusqu’aux plus hautes instances juridictionnelles, sans complaisance ni considération de statut ou de rang.
En revanche, lorsque les accusations émanent de blogueurs, de pages anonymes sur les réseaux sociaux, d’activistes numériques ou de médias dépourvus de spécialisation reconnue, de rigueur déontologique, de compétence technique ou de responsabilité professionnelle avérée, la démarche ne saurait être la même.
Il devient alors impératif que les autorités compétentes commencent par enquêter à la source de ces informations : vérifier l’origine des documents, s’assurer de leur authenticité, comprendre les conditions de leur obtention et évaluer la crédibilité de ceux qui les diffusent.
Ce n’est qu’après ce travail préalable, sérieux, méthodique, approfondi et rigoureux, que ces éléments pourraient éventuellement être considérés comme sérieux et susceptibles de donner lieu à des poursuites. Agir autrement reviendrait à institutionnaliser la rumeur, à légitimer l'accusation sans preuve, à confondre dénonciation responsable et agitation médiatique, et à fragiliser davantage la confiance dans les institutions.
La lutte contre la corruption ne peut se bâtir sur la pression des réseaux sociaux. Elle doit reposer sur des procédures claires, des institutions crédibles, une chaîne de responsabilité clairement définie, des mécanismes de contrôle indépendants et une exigence absolue de vérité, faute de quoi elle risque de devenir un instrument de règlement de comptes ou un facteur supplémentaire de désordre institutionnel.
Confusion générale
À force de confondre information, rumeur, allégation non étayée, soupçon infondé et accusation publique, nous avons atteint un point où plus personne ne s’y retrouve. Chacun peut désormais dire ce qu’il veut, accuser qui il veut, au moment qu’il veut, sans preuve établie et sans conséquences immédiates. Cette situation installe une confusion générale qui affaiblit l’État, discrédite les institutions (surtout celles de contrôle), compromet l'autorité de la justice, fragilise la sécurité juridique et banalise l’atteinte à l’honneur et à la présomption d’innocence.
Dès lors, une question légitime s’impose : ne sommes-nous pas face aux manifestations visibles de batailles internes et de règlements de comptes dissimulés derrière le vernis de la lutte contre la corruption ? Dans ce climat délétère, certains cherchent à faire tomber d’autres acteurs, et tous les coups deviennent permis : fuites orientées, manipulations informationnelles, montages médiatiques, documents sortis de leur contexte, campagnes de dénigrement savamment orchestrées.
Si la lutte contre la corruption devient l’otage de ces affrontements internes, elle perd toute crédibilité et cesse d’être un levier de réforme pour se transformer en arme politique. Or, un État sérieux ne peut tolérer que le combat contre un fléau aussi grave soit instrumentalisé au service d’intérêts particuliers.
Il est donc urgent de rétablir des règles claires et des circuits institutionnels crédibles. Sans cela, nous continuerons à avancer dans le brouillard, où la rumeur fait office de preuve, où la précipitation médiatique supplante l'instruction, la vindicte publique tient lieu de justice, et où l’État de droit recule au profit du désordre et de la suspicion permanente.
Haroun Rabani
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