
On l’a souvent dit : un dialogue, au sens plein du terme, se déroule généralement entre des parties réellement divergentes, autour de questions pressantes, susceptibles, si elles ne sont pas traitées, de dégénérer et d’entraîner des conséquences fâcheuses.
Dans notre histoire politique, on cite fréquemment le congrès d’Aleg de 1958, à la veille de l’indépendance nationale. Les informations disponibles sur cet événement montrent que toutes les forces politiques et sociales représentées disposaient d’un poids réel, politique, social ou les deux à la fois. Il s’ensuivit, immédiatement après la proclamation de l’indépendance, une fusion entre les principales forces du moment : le parti indépendantiste d’opposition Nahda et le Parti de Regroupement Mauritanien (PRM), soutenu par l’establishment politique et administratif, proche et protégé par une administration coloniale encore fortement présente. De cette convergence naîtra, en 1961, le Parti du Peuple Mauritanien (PPM).
En 1974 eut lieu un autre dialogue, un véritable cette fois, entre le pouvoir du président Mokhtar Ould Daddah et l’opposition de l’époque, principalement incarnée par le MND. Certes, l’opposition n’y était pas présente officiellement, mais elle l’était de manière indirecte, à travers une élite de cadres de grande valeur. La nationalisation de la MIFERMA, intervenue à la fin de la même année, n’était pas étrangère à ce dialogue indirect, rendu nécessaire par l’absence de reconnaissance officielle de l’opposition dans un système assumé de parti unique. Par la suite, le MND initiera ce qui fut appelé la « politique de dialogue en cinq points », véritable condensé de son programme politique global. Pour certains, il s’agissait d’une stratégie visant à acculer le régime ; pour d’autres, d’une démarche sincère.
Depuis lors, le mot dialogue n’a cessé d’être invoqué, souvent sur un ton peu harmonieux. Ces dernières années, chacun y recourt selon les circonstances et selon l’interprétation qui sert au mieux les intérêts qu’il en attend.

Ironie de l’histoire
Depuis l’enclenchement du processus démocratique en 1991, l’opposition a fréquemment réclamé le dialogue sans jamais y croire véritablement. Il s’agissait surtout d’exercer une pression sur le pouvoir à travers des revendications supposées irréalisables. Et lorsque, exceptionnellement, un régime consentait à certaines avancées, la tendance de l’opposition était d’en minimiser la portée, même lorsqu’elles étaient tangibles. Ce fut le cas en 1991, lors de l’élaboration et de la publication d’un projet de Constitution. Surprise et manifestement déstabilisée, l’opposition s’empressa de le dénoncer afin de l’enterrer avant qu’il ne se retourne contre elle. Le pouvoir se retrouva alors souvent au pied du mur. Pourtant, le contenu du projet constitutionnel, largement inspiré du modèle français, offrait peu de prises à une critique sérieuse. Malgré cela, l’opposition mobilisa et vota massivement contre son adoption. Le texte fut finalement adopté à une écrasante majorité « made in Mauritania » sous Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya. Ironie de l’histoire : l’opposition se constituera plus tard en comité d’action pour la défense de cette même Constitution.
Par la suite, et de manière isolée — ce qui lui valut de vives critiques de la part du reste de l’opposition — un dialogue eut lieu avec le pouvoir, conduit par l’UFP, issue d’une scission de l’ancienne Union des Forces Démocratiques (UFD), fondée par d’anciens militants du MND. Ce dialogue produisit des résultats modestes mais significatifs : pour la première fois, les élections furent organisées à l’aide d’une pièce d’identité infalsifiable, et chaque représentant de parti dans un bureau de vote eut droit à une copie du procès-verbal. Une amélioration notable des scrutins suivants fut observée. Les grands partis, pourtant très critiques à l’égard de l’UFP, furent les premiers bénéficiaires de ces avancées.
Pendant près de deux décennies, l’opposition utilisa la revendication du dialogue comme un alibi pour justifier le boycott d’élections auxquelles elle n’était pas réellement disposée à participer.
Aujourd’hui, l’opposition n’a même plus sérieusement réclamé de dialogue. Sur le terrain, elle n’existe pratiquement plus, et les citoyens ne croient plus à l’opposition traditionnelle. L’initiative du dialogue est venue du pouvoir, sans que celui-ci n’explique clairement les raisons profondes de cette démarche ni les objectifs qu’il poursuit.

Anesthésie politique
Beaucoup estiment que le régime, après avoir « pacifié » la scène politique par des mécanismes intelligents d’épuisement progressif de toute énergie contestataire, a réduit au silence la presse privée écrite, audiovisuelle et radiophonique, la poussant à se muer en simple relais de l’information officielle. Seul Biram Dah Abeid a su échapper à cette anesthésie politique. Fidèle à son style, il mène son combat en solitaire. Les leaders de l’opposition classique, dite radicale, furent les premières victimes de cette politique d’aplatissement, et donc les premiers perdants des dernières échéances électorales, avant de devenir les premiers partisans du dialogue. Le pouvoir n’a d’ailleurs aucune raison de leur faciliter la tâche. Il appartient à toute opposition de se construire son propre terrain de lutte et d’élaborer des stratégies cohérentes au service de ses intérêts et de ses objectifs.
Aujourd’hui, à la manière d’un théâtre d’ombres, on convie au dialogue, d’un côté, d’anciens opposants en quête désespérée d’une occasion de redorer un blason terni par une longue absence du champ politique ; de l’autre, une multitude de prétendus chefs de partis, inconnus parfois même de leurs proches, légalisés à la hâte pour meubler les rangs du camp gouvernemental. Les forces absentes, vivant souvent de l’absence des autres, préfèrent dénoncer un simulacre afin de tirer profit du vide de représentativité des participants.
Parmi les non-invités figurent également la société civile et de nombreuses personnalités de poids, qui ne cessent d’affirmer leur capacité à contribuer utilement à un tel processus. Mais la retenue des uns et la bousculade opportuniste des autres les empêchent, pour l’heure, de manifester un intérêt clair.
Traditionnellement, tout véritable dialogue est précédé d’une effervescence publique et d’une animation intense du débat. C’est précisément ce qui fait défaut aujourd’hui. Espérons que les prochains jours nous réservent une véritable correction de trajectoire dans la préparation de ce dialogue.
Ahmed Salem Elmoctar – Cheddad





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