Une dette d'honneur : Les militaires retraités, ces héros oubliés ?

20 January, 2026 - 13:36

Ils ont arpenté les sentiers du service, veillé aux frontières du pays, répondu sans faille aux appels de la nation, qu’il s’agisse de missions de paix exigeantes ou d’interventions en temps de crise. Aujourd’hui, après avoir consacré leur jeunesse, leur vigueur et leurs forces, des milliers de militaires retraités font face à une autre bataille, souvent silencieuse et méconnue : celle d’une retraite difficile, où la reconnaissance de la Nation tarde souvent à se matérialiser dans leur vie quotidienne. À ce tableau déjà sombre s’ajoute une réalité particulièrement insupportable, visible au grand jour dans nos rues : celle d’anciens soldats réduits à la mendicité.

Ces hommes et ces femmes ont donné leurs plus belles années. Leur engagement fut un pacte sans équivoque : la disponibilité totale, le sacrifice, la discipline, au service de la collectivité.

Ils ont connu les séparations familiales répétées, la dureté des terrains d’opération, le poids physique et psychologique d’un métier où l’ordinaire n’existe pas. Leur jeunesse s’est écoulée au rythme des ordres de mission, des manœuvres et d’un dévouement absolu à l’intérêt général.

Pourtant, au terme de cette carrière exigeante, nombre d’entre eux se heurtent à des réalités complexes. La transition vers la vie civile est un défi. Certains, marqués par des expériences opérationnelles difficiles, font face à des séquelles sanitaires ou psychologiques dont la prise en charge peut s’avérer insuffisante. Les pensions, objet de débats récurrents, sont perçues par beaucoup comme ne reflétant pas assez la singularité et les sacrifices consentis durant la vie active. Le sentiment d’être relégués, une fois l’uniforme rangé, est une blessure fréquemment exprimée.

Cette blessure atteint son paroxysme lorsqu’elle force l’orgueil à s’incliner devant le besoin absolu. Il est devenu courant, dans nos villes, de croiser le regard d’anciens militaires postés aux carrefours, la main tendue. Parmi eux, certains visages sont reconnaissables. Des hommes qui furent autrefois forts, droits, animés d’une fierté légitime. Le besoin, la précarité extrême et l’abandon ont eu raison de cette posture. « Nous avons servi sans compter, mais aujourd’hui, c’est la comptabilité qui prime trop souvent », témoigne Sidi, ancien soldat déployé sur plusieurs théâtres intérieurs et extérieurs. « La nation nous honore en parole, mais concrètement, le quotidien est souvent précaire. On se sent comme un équipement devenu obsolète, remisé au magasin. Voir des frères d’armes réduits à mendier, c’est la plus amère des trahisons. »

Pour une retraite digne

Des associations et des syndicats d’anciens militaires alertent régulièrement sur ces conditions. Ils pointent non seulement les questions financières, mais aussi l’accès aux soins spécialisés, la reconnaissance des pathologies liées au service, et la nécessité d’un accompagnement solide vers une seconde carrière. Ces femmes et ces hommes ont forgé la sécurité dont nous jouissons aujourd’hui. Leur retraite doit être digne de ce qu’ils ont accompli. 

Cette situation interroge profondément le contrat moral qui lie la République à ses soldats. Servir, c’est accepter de risquer sa vie et de modeler son existence aux impératifs de la défense nationale. En retour, la société a-t-elle pleinement rempli son devoir de solidarité et de gratitude envers ceux qui ont porté ses couleurs ? La vue d’un ancien soldat mendiant est le symptôme flagrant d’une dette non honorée.

Des initiatives voient le jour, lentement. Des dispositifs de reconversion se développent. Mais pour beaucoup, le chemin reste long avant que la promesse d’une retraite sereine et digne ne soit totalement tenue. Tant que cette promesse ne sera pas tenue, l'image insupportable de ces héros déchus, échangeant leur salut contre une pièce de monnaie, hantera notre conscience collective.

Alors que nous célébrons régulièrement l’héroïsme de nos forces armées, il est temps de porter aussi notre regard sur ceux qui, après avoir servi, méritent plus qu’un simple remerciement protocolaire. Ils ont donné leurs forces et leur fierté pour la nation. À la nation, aujourd’hui, de leur rendre non seulement de la force, mais aussi leur dignité. La dette d’honneur n’est pas une option : c’est un impératif urgent, pour qu’aucun de ceux qui ont veillé sur nous ne finisse à genoux sur le bord de nos routes.

                                                         Seyid Mohamed Beibakar

                                                              Colonel à la retraite