Le dialogue national inclusif

28 January, 2026 - 10:57

Alors que s'exprime à nouveau l'aspiration à un dialogue national inclusif, une prudence légitime tempère l'enthousiasme. Les expériences passées, aux résultats souvent décevants, invitent à une réflexion approfondie sur les conditions de la réussite. L'analyse montre que l'échec ne réside généralement pas dans le principe du dialogue, mais bien dans les fondations sur lesquelles il est bâti. Il est essentiel de comprendre que le véritable dialogue ne commence pas avec les discours d'ouverture, mais bien en amont, par un travail préparatoire exigeant, alliant franchise intellectuelle et méthodologie rigoureuse.

La franchise dépasse le cadre de la simple vertu morale pour revêtir une dimension technique fondamentale. Elle constitue la condition sine qua non d'un diagnostic national fiable, base de toute construction collective viable. Entreprendre un projet de refondation sans une évaluation honnête de la situation reviendrait à édifier un bâtiment sans étude préalable du terrain. Cette démarche exige la lucidité et le courage de nommer, avec objectivité et sans complaisance :

* Les fragilités structurelles persistantes, telles que les disparités sociales, les insuffisances des systèmes éducatifs et de santé, les méfiances à l'égard des institutions, ou les tensions communautaires latentes.

* Les échecs ou les résultats en deçà des attentes de certaines politiques publiques, les réformes inabouties et les opportunités de développement qui n'ont pu être saisies.

* Les atouts et les potentiels du pays sur lesquels une dynamique positive peut s’appuyer : ressources humaines, capital social, patrimoine culturel et perspectives économiques.

L'établissement de cette radiographie partagée est le meilleur garant contre un dialogue stérile, où chaque partie défendrait sa perspective sans référence à une réalité commune. Elle contraint l'ensemble des acteurs à ancrer leurs positions dans une compréhension collective des défis et des possibilités.

 

Au-delà des aspects logistiques

Fort de ce diagnostic partagé, le succès dépend ensuite de la qualité de la planification. Préparer un dialogue d'une telle envergure va bien au-delà des aspects logistiques. Il s'agit de concevoir un processus délibéré, structuré pour favoriser des échanges constructifs et aboutir à des résultats concrets. Cette planification doit s'articuler autour de trois piliers essentiels :

1. L'anticipation et la gestion constructive des divergences : Un dialogue national digne de ce nom ne peut éluder les questions qui divisent la société. Une préparation sérieuse implique d'identifier en amont ces sujets sensibles – qu'ils soient historiques, socio-économiques ou identitaires – et de concevoir un cadre de discussion (règles de conduite, ordre du jour progressif, médiation professionnelle) permettant de les aborder de manière respectueuse et productive, sans compromettre le processus.

2. Une orientation résolument tournée vers l'avenir : Pour éviter l'écueil d'un débat centré sur le règlement de comptes du passé, le dialogue doit être prospectif. La phase préparatoire doit inclure l'élaboration et l'examen de différents scénarios d'avenir pour la nation, évaluant les implications de choix stratégiques en matière de gouvernance, de modèle économique ou de cohésion sociale. Cette démarche encourage une réflexion en termes de conséquences et de compromis nécessaires.

3. La définition de critères d'évaluation objectifs : La multitude de propositions qui émergera nécessite un cadre de discernement. Une planification responsable établit, préalablement aux discussions, des critères d'évaluation clairs et transparents, tels que la faisabilité financière, l'équité sociale, la conformité aux principes constitutionnels ou la contribution à l'unité nationale. Ces critères serviront de guide pour prioriser les idées les plus pertinentes et constructives.

Dans cette optique, l'initiative d'organiser un large débat public en ligne constitue une opportunité précieuse. Loin d'être un accessoire, cette plateforme peut servir d'atelier de préparation démocratique. Il s'agirait de transformer temporairement les espaces numériques, parfois conflictuels, en véritables agoras modernes et disciplinées. Celles-ci pourraient accueillir :

* Des consultations thématiques ciblées sur des enjeux prioritaires (emploi des jeunes, modernisation de la justice, modèle de développement durable).

* Un mécanisme de collecte de propositions citoyennes étayées et, autant que possible, chiffrées.

* Des échanges et débats entre experts, diffusés largement, pour éclairer le public sur des questions complexes.

Enrichir le débat

Ce travail préparatoire ne vise pas à remplacer le dialogue officiel, mais à l'enrichir et à le consolider. Il permet aux participants mandatés d'aborder les discussions avec un capital d'idées déjà débattues publiquement et une perception affinée des préoccupations citoyennes. Pour les élites intellectuelles, sociales et politiques, s'engager avec rigueur dans cette phase est une responsabilité civique majeure.

Pour conférer à cet exercice une portée durable et éviter qu'il ne reste un événement isolé, il est proposé de l'institutionnaliser sous la forme d'un rendez-vous biannuel obligatoire. Son objet principal serait d'assurer un suivi démocratique et une évaluation collective des engagements pris, en répondant à cette question simple : Quels progrès avons-nous accomplis dans la mise en œuvre des objectifs définis lors du précédent dialogue ?

Une telle périodicité instaurerait une dynamique vertueuse de :

* Redevabilité et transparence dans l'action publique.

* Ajustement et amélioration continue des politiques nationales.

* Pensée stratégique de long terme, au-delà des contingences politiques immédiates.

Notre nation se trouve face à un choix déterminant. La première option consiste à reproduire des schémas éprouvés, risquant de conduire à un nouveau dialogue formel, insuffisamment préparé et peu productif. La seconde option, plus exigeante mais aussi plus prometteuse, appelle à une démarche collective mûre et responsable. Elle reconnaît que la qualité du dialogue se joue dans sa préparation, laquelle requiert à la fois l'honnêteté du diagnostic et la rigueur de la méthode.

L'enjeu final transcende la tenue d'une discussion. Il s'agit de démontrer notre capacité collective, en tant que nation, à conduire un examen de conscience lucide et à forger, par le débat argumenté et la recherche du bien commun, les bases d'un avenir partagé et prospère. Le premier pas vers ce dialogue historique commence aujourd'hui, par notre engagement résolu à le préparer avec toute la rigueur et la sincérité qu'il mérite.

                                                                                   Seyid Mohamed Beibakar

                                                                                          Colonel à la retraite