
Cher ami, Ahmed Ould Cheikh
Les échanges que nous avons eu l’occasion de mener, au fil de ces deux semaines, ont montré combien le dialogue, lorsqu’il est conduit avec clairvoyance, rigueur, sérénité et sens de l’intérêt général, peut être à la fois fécond et profondément instructif. Ils ont permis d’éclairer des enjeux complexes, de dissiper certaines confusions, d’affiner les analyses et, surtout, de rappeler que le débat public n’est pas une arène de passions, mais un outil d’apprentissage collectif et de maturation civique. Je pense qu'il est aujourd’hui nécessaire de franchir un palier. Ces échanges, par leur portée et par la qualité des questionnements qu’ils soulèvent, méritent d’être élargis et ouverts à un cercle plus vaste. Notre élite nationale ; intellectuels, juristes, économistes, responsables administratifs, acteurs politiques, leaders d’opinion et membres de la société civile ; a assurément un rôle particulier à jouer dans cette démarche : celui d’apporter savoir, expérience, nuance et responsabilité, afin que la réflexion sur la lutte contre la corruption contribue réellement à l’assainissement durable de notre vie publique.
Mais avant cela, je tiens à reconnaître, publiquement et sans réserve, votre engagement constant en faveur des débats constructifs, exigeants, pluralistes, approfondis et utiles à tout citoyen. Cet engagement ne date ni d’hier, ni de cette dernière séquence éditoriale. Il s’inscrit dans une trajectoire longue, inlassable, qui remonte à l’époque où, aux côtés du légendaire précurseur de la presse libre en Mauritanie, votre ami et compagnon de combat feu Habib Mahfoudh, vous contribuiez déjà à ancrer dans notre espace public une culture rare : celle de la parole libre, didactique, responsable et soucieuse de l’intérêt général.
Cher ami, nous savons tous que la question de la corruption, de la dilapidation des biens publics, de la gabegie administrative, des dérives gestionnaires, des passe-droits, des malversations financières, des trafics d’influence et des abus de pouvoir, sous toutes leurs formes ; quelles que soient les avancées enregistrées et les efforts consentis par l’État ces dernières années ; demeure, il faut avoir le courage de le dire, endémique. Elle reste le fléau le plus ravageur de notre administration, celui qui mine silencieusement mais durablement tout effort sincère de développement.
Démarche civique
Ce fléau ne se manifeste pas seulement dans les grandes affaires spectaculaires ; il s’enracine aussi dans les mentalités, dans les pratiques quotidiennes, dans la banalisation de l’abus, dans l’acceptation sociale de la petite et de la grande transgression. À ce titre, il mérite ; plus que jamais ; toute notre attention collective. Vous avez amplement raison de dire : cette question appelle non pas des cris, mais un débat. Un débat ouvert, structuré, documenté, pluraliste. Un débat qui mobilise notre classe intellectuelle, nos cadres, nos juristes, nos économistes, nos religieux, nos journalistes, nos acteurs de la société civile. Un débat qui ne cherche ni coupables désignés ni règlements de comptes, mais des diagnostics honnêtes, des responsabilités assumées, des prises de position claires et des solutions durables.
C’est pourquoi je salue avec force l’idée de faire du Calame une véritable tribune nationale dédiée à ces échanges. Une tribune ouverte, exigeante, encadrée, généreuse où les contributions se complètent et s’élèvent. Une tribune qui, au-delà du papier et de l'interface numérique, pourrait naturellement déboucher sur des conférences-débats, des rencontres publiques, et pourquoi pas, à terme, des caravanes de sensibilisation, afin de porter cette réflexion au plus près des citoyens.
Car en réalité, ce fléau a atteint des proportions telles qu’il compromet tout effort de réforme s’il n’est pas affronté simultanément sur le plan culturel et moral. Il ne s’agit plus seulement de sanctions, mais de transformation des comportements, de restauration de la confiance, de reconstruction d’une éthique publique partagée, en somme de méthodologie différente.
En cela, votre démarche n’est pas seulement journalistique ; elle est civique. Et elle mérite d’être reconnue, accompagnée, soutenue et amplifiée.
Recevez, cher Ahmed, l’expression de mon profond respect pour une plume qui, fidèle à son histoire, continue de servir ce pays non par le bruit, mais par la constance et la responsabilité.
Haroun Rabani





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