De grâce, ne touchez pas à notre Constitution!​​​​​​​ Par Abderrahmane Marrakch, ancien député de Nouakchott

12 February, 2026 - 13:51

Voilà quelques années que je n’arrive plus à écrire, et ce pour deux raisons principales : d’une part, je ne suis pas vraiment écrivain, et d’autre part, je souffre d’un manque d’inspiration certain.
Aujourd’hui pourtant, je me vois obligé de reprendre la plume.

Je me sens en effet interpellé par ce qui se murmure de plus en plus ouvertement, et se dit même à voix haute lors de certains meetings publics, par des personnalités proches des cercles du pouvoir, qui sont de surcroît des fonctionnaires de l’État. Mon intention n’est nullement de polémiquer avec qui que ce soit, ni de soutenir le point de vue d’untel ou de démonter le raisonnement d’un autre.

Je voudrais simplement donner, à ceux qui veulent bien l’entendre, un conseil argumenté concernant le tripatouillage éventuel de notre Constitution, car c’est bien de cela qu’il s’agit.

Malheureusement, c’est devenu presque une habitude maladive : chaque fois que l’on s’approche du terme du deuxième et dernier mandat présidentiel, des voix s’élèvent, telles des sirènes, pour réclamer un troisième mandat. Pourquoi pas alors un quatrième, un cinquième, une présidence à vie, voire une royauté ?

Accéder à la demande de ces personnes, bien ou mal intentionnées — Allah seul sait — reviendrait à violer la Constitution, notamment ses articles 26 et 28, réputés protégés, inviolables, « cadenassés », selon la formule devenue célèbre de l’un de ses principaux initiateurs, le regretté président Ely Ould Mohamed Vall (Allah yarhmou).

Plus grave encore, ces personnes demandent au principal intéressé, et seul habilité à engager une telle opération — à savoir le président de la République — de commettre un parjure en tripatouillant la Constitution en sa faveur. Le Président n’a-t-il pas juré, sur le Saint Coran, devant Allah et devant le peuple, représenté par deux institutions majeures détentrices du pouvoir, le Conseil constitutionnel et le Parlement, de respecter la Constitution et de ne toucher ni directement ni indirectement à ces articles protégés ?

 

Un acte solennel immortalisé

Ce serment, retransmis en direct à la radio et à la télévision, devant des centaines de témoins nationaux et étrangers, est un acte solennel, immortalisé, qui ne peut être effacé d’un revers de main. À ceux qui soutiennent que la Constitution n’est pas le Coran, je répondrai que c’est vrai. Mais elle demeure notre loi suprême ici-bas. C’est elle qui permet à notre pays d’être gouvernable de manière juste et organisée. En dehors de ce cadre, il n’y a que l’improvisation, laquelle conduit bien souvent à la tyrannie.

Beaucoup de pays ont connu l’instabilité politique, et le nôtre en fait malheureusement partie, pour ne pas dire que nous figurons parmi les premiers, au vu du nombre de putschs enregistrés depuis 1978. Notre Constitution actuelle, élaborée puis adoptée par référendum populaire en 2006, est le fruit d’un dialogue franc et inclusif entre des hommes et des femmes de bonne volonté, après de longues luttes et de nombreux sacrifices consentis par les forces vives, les patriotes et les partis politiques d’opposition.

Elle est venue répondre au problème numéro un de toute démocratie fragile : l’alternance pacifique au pouvoir. L’introduction d’articles constitutionnels intangibles, interdisant formellement au président de la République de briguer plus de deux mandats, et consacrée par le serment obligatoire sur le Coran au moment de l’investiture, a permis de régler définitivement cette question. Sauf, bien entendu, pour ceux qui nourrissent une fascination maladive pour les régimes autoritaires et la figure du tyran.

Pour ma part, j’ai toujours été partisan de la limitation des mandats. La raison en est simple : un président reste un être humain qui s’use avec le temps et subit, souvent malgré lui, l’influence grandissante de son entourage. Il devient alors plus vulnérable aux dérives autoritaires. Les exemples ne manquent pas à travers le monde, singulièrement en Afrique, et ce malgré la Charte africaine de la gouvernance à laquelle nous avons pourtant librement souscrit.

Cette conviction ancienne a été renforcée par deux événements précis que j’ai personnellement vécus.

Le premier remonte à 2015, lorsque j’étais membre de la mission parlementaire mauritanienne auprès des ACP et de l’Assemblée paritaire ACP/UE. Cette année-là éclatait la grave crise politique au Burundi. Le président Pierre Nkurunziza, ancien chef rebelle et signataire des accords d’Arusha, venait d’achever son deuxième mandat et souhaitait en briguer un troisième, sous prétexte que son premier mandat résultait d’une élection indirecte par le Parlement.

 

Agitations stériles

 

L’Union européenne n’accepta pas cet argument et activa l’article 96 des accords de Cotonou, suspendant sa coopération avec le Burundi. Pour un pays déjà fragile, ce fut un désastre : répression, centaines de morts, milliers de réfugiés, insécurité et famine. Après cinq longues années de souffrances pour le peuple burundais, le président Nkurunziza finit par désigner un dauphin, Evariste Ndayishimiye, qui remporta les élections de mai 2020. Un mois plus tard, Nkurunziza décédait. Depuis lors, la coopération avec l’Union européenne a repris et le pays amorce lentement son redressement.

Certains affirment que l’Europe et l’Amérique ne sont pas des bailleurs majeurs pour notre pays et que leur aide pourrait être négligée. Peut-être. Mais leur capacité de nuisance politique et diplomatique demeure réelle, parfois même fatale. La prudence s’impose donc.

Le second événement survint en 2017, à Bruxelles puis à Port-au-Prince, lors des travaux préparatoires et du sommet de l’Assemblée paritaire ACP/UE. La Mauritanie se retrouva brutalement ciblée par plusieurs projets de résolutions extrêmement virulents, nous accusant de toutes les tares possibles : esclavage, racisme, violations des droits humains, manque de démocratie, emprisonnement d’opposants.

Après avoir neutralisé un projet supplémentaire émanant de l’Afrique du Sud et grâce à la solidarité de nos partenaires ACP, notamment ceux du G5 Sahel, nous avons entamé des négociations difficiles avec la délégation européenne. Un argument s’est révélé décisif : les prochaines élections présidentielles de 2019 se dérouleraient sans la participation du président sortant, arrivé au terme de son second et dernier mandat.

Cet engagement constitutionnel nous permit d’aboutir à une résolution de compromis, votée à l’unanimité, évitant ainsi à notre pays une humiliation publique devant 104 États. Une mission parlementaire ACP/UE se rendit par la suite à Nouakchott et repartit avec un communiqué globalement positif, mettant un terme définitif à cette affaire.

Voilà comment une simple disposition constitutionnelle — la limitation des mandats — a permis à notre pays d’éviter sanctions, isolement et déshonneur international.

Je pourrais citer bien d’autres exemples de tripatouillage constitutionnel ayant mal tourné, débouchant sur des coups d’État, des guerres civiles et d’immenses souffrances inutiles. Les commanditaires de telles forfaitures finissent presque toujours par être rattrapés par l’Histoire.

En conclusion, ceux qui demandent, consciemment ou non, au président de la République de mentir et de renier son serment ne mesurent pas les conséquences d’une telle dérive, ni pour le pays, ni pour le Président lui-même. Une telle perspective rendrait le dialogue politique annoncé hautement suspect, voire impossible.

Il serait salutaire que le Président adresse un message clair et direct à ces laudateurs afin qu’ils cessent ces agitations stériles et se consacrent à des chantiers autrement plus urgents : la bonne gouvernance, la lutte contre la gabegie, et la création d’emplois pour les jeunes.

Ne rouvrons pas la boîte de Pandore. Notre pays est fragile. La paix civile dont nous jouissons aujourd’hui — Alhamdoulillah — doit être préservée à tout prix. Le Sahel est en pleine décomposition, et l’instabilité est contagieuse.

Le reste relève de la gageure.

À bon entendeur…