
« Les journalistes méritent leur part de blâme : c’est les yeux grands ouverts qu’ils ont largement laissé leur profession se dégrader. Quant à blâmer un magnat de la presse parce qu’il gagne de l’argent par le moyen le plus rapide, c’est un peu comme blâmer un putois parce qu’il pue. »
En Mauritanie, cette phrase n’a rien d’abstrait. Elle résonne dans un paysage médiatique où la survie économique, la proximité avec le pouvoir et la fragilité des institutions redessinent chaque jour les frontières de l’information.
Un écosystème sous perfusion
À Nouakchott, la multiplication des sites d’information et des chaînes en ligne donne l’illusion d’un pluralisme foisonnant. Mais derrière cette apparente diversité se cache une réalité plus fragile où une grande partie des médias vit sous perfusion, publicité institutionnelle, contrats publics, soutiens indirects. Dans un marché publicitaire privé étroit, l’État demeure l’annonceur central. Cette dépendance crée une ligne rouge invisible. On peut commenter, analyser, parfois critiquer mais rarement mordre la main qui nourrit.
La transition politique entre Mohamed Ould Abdel Aziz et Mohamed Ould Ghazouani a modifié le ton du débat public, sans transformer en profondeur la structure du système médiatique. L’espace de parole s’est parfois élargi, mais l’architecture économique reste la même.
Autocensure, proximité et lignes tribales
En Mauritanie, la pression ne prend pas toujours la forme spectaculaire de la censure frontale. Elle est souvent plus subtile : coups de téléphone, rappels à l’ordre, promesses de publicité retirées, invitations exclues. À cela s’ajoute une réalité rarement nommée : le poids des appartenances sociales, tribales et politiques. Dans une société où les réseaux d’influence structurent encore fortement la vie publique, le journaliste n’est pas un acteur isolé. Il appartient à un tissu relationnel dense. Critiquer frontalement peut signifier rompre des équilibres personnels, communautaires ou économiques. Cette configuration favorise l’autocensure plus que la répression ouverte. Elle produit un journalisme prudent, parfois allusif, souvent incomplet.
La tentation du sensationnel
Face à la précarité, certains médias compensent par la recherche du buzz. Titres outranciers, rumeurs amplifiées, conflits dramatisés. Le numérique a accéléré cette dérive où la viralité prime sur la vérification. Le paradoxe est cruel et en cherchant l’audience rapide, on érode la crédibilité à long terme. Or, dans un pays où la confiance dans les institutions reste fragile, la perte de crédibilité médiatique aggrave le désenchantement politique.
Une crise qui dépasse la Mauritanie
La Mauritanie n’est pas un cas isolé. Du Sénégal au Mali, du Niger à la Côte d’Ivoire, les médias africains évoluent dans des environnements similaires : marchés étroits, dépendance à l’État, financements extérieurs, pression sécuritaire dans certaines zones sahéliennes. Mais en Mauritanie, la combinaison de facteurs entre faible taille du marché, centralité de l’État, importance des réseaux sociaux plus le poids des équilibres sociaux rend la question particulièrement aiguë.
Qui porte la responsabilité ?
Blâmer uniquement les propriétaires serait naïf. Beaucoup investissent dans les médias pour peser politiquement ou sécuriser leurs intérêts. Le profit ou l’influence sont des objectifs assumés.
Blâmer uniquement les journalistes serait injuste. Ils travaillent souvent sans contrat stable, sans protection sociale, avec des rémunérations faibles. La vérité est plus inconfortable : le système produit ce qu’il permet. Tant que la viabilité économique dépendra de la proximité politique, l’indépendance restera fragile.
Un choix à faire
La Mauritanie est à un moment charnière. Le pays cherche à consolider sa stabilité, à attirer des investissements, à renforcer sa crédibilité internationale. Dans ce contexte, un journalisme rigoureux n’est pas un luxe, c’est une infrastructure démocratique. Si la presse abdique son rôle de vigie, elle laisse le terrain aux rumeurs numériques et aux manipulations partisanes. Si elle accepte de repenser ses modèles traditionnels: coopératives, abonnements, transparence des financements alors elle peut redevenir un pilier du débat public.
La formule initiale n’est pas une condamnation. C’est un miroir. Et en Mauritanie, comme ailleurs en Afrique, le reflet oblige à une question simple : voulons-nous une presse de circonstance, ou une presse de responsabilité ?
Scheine





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