Lecture géostratégique de la guerre contre l’Iran

24 February, 2026 - 13:48

Le programme nucléaire iranien, l'influence croissante de Téhéran au Moyen-Orient et son antagonisme absolu avec Israël forment aujourd'hui la combinaison la plus explosive de la scène internationale. Malgré les cycles de dialogue et de tensions, l'option militaire – une frappe préventive coordonnée contre les sites sensibles iraniens – demeure un scénario plausible dans les planifications stratégiques de Washington et de Tel-Aviv. Une telle décision ne constituerait pas une intervention chirurgicale, mais l'embrasement délibéré d'un conflit régional aux conséquences planétaires.

La perspective d'un conflit militaire ouvert entre une coalition américano-israélienne et l'Iran représente l'étincelle potentielle d'une conflagration régionale aux répercussions mondiales. Cette décision ne surgirait pas de nulle part, mais serait le fruit d'une accumulation de facteurs poussant Washington et Tel-Aviv à franchir le Rubicon.

Le déclencheur pourrait être un constat d'échec diplomatique et technique. Si l'AIEA certifie que l’Iran dispose de matières fissiles pour plusieurs ogives ou qu'il mène des essais décisifs, Israël y percevrait une urgence existentielle. Les États-Unis pourraient alors se joindre à une action pour en garder le contrôle et prévenir une escalade israélienne unilatérale plus imprévisible.

Une provocation sanglante de l'axe de la Résistance constituerait un autre scénario crédible. Une attaque d'une ampleur inédite du Hezbollah ou des milices irakiennes, causant des centaines de morts américains ou israéliens, serait imputée à Téhéran. La réponse prendrait alors la forme d'une campagne de frappes directes contre le territoire iranien.

Enfin, un revirement stratégique à Washington pourrait tout précipiter. L'avènement d'une administration néo-conservatrice ou profondément acquise à la ligne israélienne la plus dure pourrait ressusciter la doctrine du « changement de régime » par la force, faisant de la destruction des capacités iraniennes un objectif déclaré et assumé.

Le conflit ne resterait jamais confiné. Il s'étendrait instantanément selon une logique de cercles concentriques, du duel direct à la mobilisation générale des proxies. Le cercle intérieur verrait s'affronter l'Iran et la coalition. Les cibles prioritaires seraient les sites nucléaires comme Natanz ou Fordow, les centres de commandement, les batteries de missiles et les forces navales. La réplique iranienne serait immédiate et massive, sous forme de vagues de missiles balistiques et de drones visant les centres urbains israéliens pour saturer le Dôme de Fer, les bases américaines disséminées de l'Irak au Golfe, et l'économie énergétique régionale en prenant pour cible raffineries et navires.

Le cercle extérieur, celui de l'axe de la Résistance, entrerait en jeu presque simultanément. Le Hezbollah libanais déclencherait un déluge de dizaines de milliers de roquettes sur l'ensemble d'Israël. Les Houthis yéménites intensifieraient leurs attaques en mer Rouge et cibleraient les infrastructures saoudiennes et émiraties. Les milices pro-iraniennes en Irak et en Syrie mèneraient des assauts contre les positions américaines et lanceraient des attaques vers Israël. Enfin, les factions palestiniennes de Gaza, comme le Hamas et le Jihad islamique, ouvriraient un front supplémentaire, plongeant la région dans une guerre multidirectionnelle.

Les conséquences humanitaires seraient cataclysmiques, avec des dizaines de milliers de victimes civiles en Iran, en Israël, au Liban et au Yémen. Des villes entières seraient endommagées de part et d'autre du Golfe, déclenchant une crise des réfugiés d'une ampleur inconnue depuis la Seconde Guerre mondiale.

L'économie mondiale subirait un choc historique. Le blocage du détroit d'Ormuz et la destruction d'infrastructures pétrolières feraient flamber le prix du baril au-delà de 300 ou 400 dollars, provoquant une récession mondiale immédiate. Cette flambée s'accompagnerait de turbulences financières violentes, avec l'effondrement des marchés boursiers et une panique généralisée sur les places financières.

La géopolitique régionale en sortirait totalement recomposée et déstabilisée. Les monarchies du Golfe, prises en tenaille entre leur alliance avec Washington et leurs vulnérabilités face aux missiles iraniens, adopteraient une neutralité contrainte et pourraient même se tourner vers Pékin ou Moscou. L'Égypte et la Jordanie, sous pression de leurs opinions publiques, pourraient suspendre ou réviser leurs traités de paix avec Israël. La Turquie jouerait sa propre partition, consolidant ses positions tout en resserrant ses liens avec la Russie. Enfin, les États déjà fragiles comme la Syrie, le Yémen ou le Liban sombreraient dans un chaos ingouvernable, devenant des sanctuaires pour le djihadisme.

Les conséquences mondiales : l'avènement d'un ordre chaotique

À l'échelle globale, l'hégémonie américaine en sortirait fissurée. Les États-Unis apparaîtraient comme les principaux fauteurs de désordre, leur crédibilité et leur pouvoir de dissuasion durablement entamés. Leur focus stratégique, captif du Moyen-Orient pour des années, se détournerait du pivot asiatique, au bénéfice direct de la Chine.

Les puissances révisionnistes lanceraient une offensive stratégique. La Russie s'érigerait en médiateur incontournable, profitant du chaos pour vendre des armes et ancrer son influence, tout en capitalisant sur la flambée des prix de l'énergie. La Chine, condamnant « l'aventurisme occidental », offrirait sa médiation et approfondirait ses partenariats avec l'Iran et les monarchies du Golfe en quête de nouveaux protecteurs, présentant ses routes de la Soie comme l'alternative à un ordre belliqueux.

Cette guerre marquerait la fin de la globalisation heureuse et accélérerait la fragmentation du monde en blocs antagonistes. Les chaînes d'approvisionnement mondiales se rompraient, cristallisant la division entre un bloc atlantique affaibli, un bloc eurasiatique structuré autour de la Chine et de la Russie, et un Sud global majoritairement hostile dénonçant le « deux poids, deux mesures » occidental.

L'ère de la prolifération nucléaire généralisée s'ouvrirait inexorablement. Le Traité de non-prolifération perdrait toute crédibilité après l'attaque d'un État signataire. Une course à l'arme suprême s'engagerait alors au Moyen-Orient, avec l'Arabie saoudite, la Turquie, l'Égypte et d'autres cherchant à se doter de l'atome, faisant entrer la région dans l'ère périlleuse d'une dissuasion nucléaire multipolaire.

Enfin, l'Union européenne subirait une tension extrême sur tous les fronts. Elle ferait face à une rupture des approvisionnements énergétiques, une inflation galopante et une récession profonde. Elle devrait gérer des vagues massives de réfugiés et un risque d'attentats décuplé. Politiquement, elle risquerait la fracture entre gouvernements atlantistes et opinions publiques largement hostiles à la guerre, menaçant sa cohésion fondamentale.

Une telle guerre ne produirait aucun vainqueur, seulement des vaincus à des degrés divers. Même en anéantissant une partie des capacités nucléaires iraniennes, le prix à payer serait d'une démesure apocalyptique : un Moyen-Orient dévasté, une économie mondiale en récession, et l'ordre international libéral réduit à l'état de ruine.

L'Iran pourrait être bombardé, mais non soumis, sa capacité de nuisance avivée par une soif de revanche. Israël subirait des pertes et des traumatismes sans équivalent depuis sa fondation. Les États-Unis perdraient leur statut de puissance ordonnatrice, cédant la place à un monde chaotique, multipolaire et régi par la loi du plus fort nucléarisé.

Cette analyse démontre que l'option militaire, trop souvent évoquée avec légèreté, équivaudrait à scier les piliers de la table du système mondial. La seule issue rationnelle demeure une diplomatie tenace, inclusive et fondée sur un équilibre des intérêts de sécurité de tous les acteurs régionaux. Cette entreprise, bien qu'herculéenne, représente un coût infiniment moindre que les abysses d'une guerre totale.

                                                                             Seyid Mohamed Beibakar

                                                                          Colonel à la retraite