Quand le rêve traverse le temps, il devient espérance

25 February, 2026 - 13:49

Mon cher Birame,

Ton rêve n’est pas celui d’un vieil utopiste. Il est celui d’un veilleur.
Nous avons rêvé ensemble, à vingt ans, avec l’arrogance tendre de ceux qui pensent que l’Histoire attend leur signal pour bifurquer. Nous voulions changer le monde — et nous pensions que l’imagination pouvait s’installer au pouvoir comme on plante un drapeau sur un sommet conquis.
Le temps a passé. Les drapeaux se sont effilochés. Les idéaux se sont parfois dévoyés. Et certains de nos rêves ont été récupérés, recyclés, instrumentalisés.
Nous avons vu l’imagination devenir jetable.
Nous avons vu les slogans perdre leur âme.
Nous avons vu des promesses se transformer en procédures.
Il est vrai qu’aujourd’hui, passés la soixantaine, Allah soit loué, nous ne parlons plus de “changer le monde” avec la même insouciance. Nous prions plutôt pour qu’il ne s’effondre pas en nous entraînant tous dans sa chute. Notre horizon s’est déplacé : de la conquête à la sauvegarde.
Et pourtant…
Je refuse de croire que nous soyons condamnés à la mélancolie.
Je refuse de croire que notre génération soit devenue étrangère à son propre temps, simple vestige d’un romantisme politique dépassé.
Nous avons peut-être été des Sisyphe optimistes.
Nous avons imaginé — naïvement sans doute — que le rocher atteindrait un jour le sommet.
Mais notre véritable combat, au fond, n’était pas d’atteindre le sommet : c’était d’imaginer Sisyphe heureux.
Et cela, personne ne peut nous l’enlever. Nos idéaux n’ont pas tous triomphé.
Certains ont été trahis.
D’autres ont été mal servis.
Mais l’aspiration à la liberté, à la justice, à l’égalité, à l’émancipation politique et sociale de notre peuple — cette flamme-là ne s’est pas éteinte. Elle s’est peut-être faite plus intérieure, plus silencieuse, mais elle brûle encore.
Nous sommes peut-être la génération de “L’Étranger” — étrangers à certaines brutalités du présent, étrangers à la légèreté avec laquelle on manipule désormais les mots “engagement”, “révolution”, “réforme”.

Mais être étranger n’est pas toujours une faiblesse.
C’est parfois une position d’observation. Il nous reste l’espérance.
 

Une exigence morale

Cette espérance qui, dans le mythe, demeure au fond de la boîte de Pandore lorsque tous les malheurs se sont échappés.
Cette espérance qui n’est pas naïveté, mais résistance.
Cette espérance qui ressemble à un gilet de sauvetage jeté à l’humanité au milieu du déluge, avant que la terre n’absorbe les eaux et que le monde ne soit invité à recommencer.
Ton rêve d’un pays normal n’est pas un songe irréaliste. Il est une exigence morale.
À notre âge, rêver n’est plus une imprudence : c’est une responsabilité.
Car si ceux qui ont vu les illusions se fissurer cessent de rêver, alors le monde sera livré à ceux qui rêvent sans mémoire et gouvernent sans scrupule.
Alors oui, continuons à rêver. Non pour nous bercer d’illusions,
mais pour rappeler que le réel est une construction humaine — donc amendable.
Et si nous ne pouvons plus changer le monde d’un geste héroïque,
nous pouvons encore empêcher qu’il se défasse complètement.
Ramadan kareem, mon  frère de route.
Que nos prières d’aujourd’hui prolongent les combats d’hier, et que nos rêves, même tardifs, continuent d’ouvrir des brèches dans l’impossible.
Quand le rêve traverse le temps, il devient espérance.

Abdel Kader Ould Mohamed, avocat d'affaires et ancien ministre