Mauritanie : les illusions dangereuses du suprématisme identitaire

4 March, 2026 - 09:40

Il est préoccupant de constater qu’au moment où notre pays aurait besoin d’un débat intellectuel élevé et responsable, certains choisissent d’agiter les vieux démons du suprématisme identitaire.
L’argument est désormais connu : un groupe tribal aurait « libéré » la Mauritanie du colonialisme et disposerait, de ce fait, d’un droit historique supérieur sur la nation. Les autres composantes seraient invitées à se satisfaire d’une place secondaire. Ce raisonnement n’est pas seulement discutable ; il est historiquement fragile et politiquement dangereux.
D’abord, la résistance au colonialisme en Mauritanie ne fut ni monolithique ni exclusive. Le colonialisme français est entré par le sud, depuis le Sénégal, et les peuples des deux rives du fleuve Sénégal ont opposé une résistance dès les XVIIIe et XIXe siècles, bien avant les combats du début du XXe siècle dans le centre et le nord du territoire. L’histoire nationale est plurielle. Elle ne saurait être confisquée.
Ensuite, aucune lutte n’est l’œuvre d’un seul groupe social. Derrière les combattants armés se trouvaient des artisans, des cultivateurs, des femmes, des esclaves et des tributaires. Sans eux, aucune résistance n’aurait été possible. L’histoire appartient aussi aux invisibles.
La Mauritanie contemporaine est profondément différente de celle du début du XXe siècle. Les équilibres tribaux d’hier ne déterminent plus mécaniquement le destin collectif. La société s’est transformée, démographiquement et politiquement. La majorité longtemps silencieuse s’est éveillée.
Il faut également rappeler une réalité souvent évitée : la société mauritanienne est un ensemble complexe. Arabes venus d’ailleurs, Haratines, descendants de tribus berbères islamisées et arabisées, populations négro-africaines — tous participent à la construction nationale. Aucun groupe ne peut revendiquer une pureté originelle ou une exclusivité historique.

 

Un long processus de métissage

Les faits électoraux eux-mêmes sont révélateurs : aucune formation nationaliste arabe n’a jamais réussi à s’imposer en comptant uniquement sur sa base militante. Les alliances avec les masses haratines ou avec des sphères tribales liées au pouvoir ont toujours été décisives. Cela démontre une évidence sociologique : il n’existe pas de majorité culturelle autonome sans inclusion réelle des autres composantes, notamment haratine.
Au-delà de nos frontières, le monde arabe offre une leçon supplémentaire. L’unité linguistique n’a jamais empêché les fractures identitaires : question kurde, revendications amazighes, conflits tribaux au Yémen ou au Soudan. L’illusion d’une homogénéité culturelle protectrice ne résiste pas à l’épreuve des faits.
En Mauritanie, toute tentative d’exclusion identitaire ravive inévitablement les blessures du passé, notamment celles liées aux événements tragiques de 1989-1991. Ce « passif humanitaire », par son ampleur et sa gravité, constitue un tournant majeur de notre histoire contemporaine. Chercher à le relativiser ou à le diluer dans un inventaire disparate d’événements secondaires ne contribue ni à la paix sociale ni à la maturité démocratique.
La Mauritanie n’est ni un bloc homogène ni l’héritage exclusif d’un groupe. Elle est le produit d’un long processus de métissage, de luttes partagées et d’évolutions successives.
La diversité n’est pas une menace à neutraliser.
Elle est la condition même de notre stabilité.
L’avenir du pays ne réside pas dans la nostalgie d’une domination imaginaire, mais dans la construction d’un projet national inclusif, fondé sur l’égalité, la reconnaissance mutuelle et la justice.

A S Elmoctar