Passions d’un engagement (86): La vérité est ce que le temps finit par imposer/Par Ahmed Salem Ould El Moctar-Cheddad

11 March, 2026 - 22:17

Réflexions en plein Covid-19
« Innama al-haqqu ma arâda az-zamanu» :
la vérité est, en définitive, ce que le temps finit par imposer.
Cette réflexion, enfouie dans un poème d’Ahmedou Ould Abdelkader, n’a jamais cessé de hanter mon esprit. J’ai toujours soutenu que mon ami — et plus que parent — le poète Ahmedou Ould Abdelkader parvenait souvent, surtout par la poésie, à exprimer les idées les plus profondes et les plus lumineuses.
C’est peut-être la simplicité de la formule qui lui a permis d’ancrer cette idée dans ma mémoire. Une idée d’une profondeur philosophique remarquable, exprimée avec la limpidité propre aux grands poètes.
Car en poésie — et curieusement presque uniquement en poésie — Ahmedou Ould Abdelkader réussissait aussi en philosophie.
Rappelons que depuis qu’il domina la scène poétique nationale, Ahmedou portait le surnom de « E’Chaïer » : le Poète.
En réalité, la volonté de transformer nos conditions d’existence fait partie intégrante de la nature humaine. Le désir d’améliorer continuellement notre vie est inscrit au plus profond de nous-mêmes.

Changer et préserver notre milieu
Mais notre problème essentiel a toujours été le suivant : comment œuvrer au changement et au progrès sans pour autant compromettre notre propre existence sur cette terre, cette minuscule parcelle de l’univers qui constitue notre unique demeure ? Karl Marx faisait remarquer un jour que :
« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières ; alors que ce qui importe, c’est de le transformer. »
Le grand penseur français contemporain Jacques Attali considère d’ailleurs Karl Marx comme l’homme qui a le plus marqué — et positivement, précise-t-il — le XXᵉ siècle. Mais une question demeure : sommes-nous réellement capables de transformer le monde selon notre seule volonté ?
Autrement dit, notre soif de changement n’est-elle pas limitée par des barrières bien réelles ?
Tout semble indiquer que le monde, dans son évolution permanente, obéit à ses propres lois de transformation dans le temps et dans l’espace.
Chaque fois que nous croyons avoir découvert ces lois et espérons infléchir leur cours, des événements imprévus surgissent brutalement et viennent bouleverser les fondements mêmes de nos projets et de nos calculs.
 

Des tsunami inévitables
Les habitants des régions sismiques — en Indonésie, au Japon ou ailleurs — construisent sans cesse des bâtiments toujours plus solides pour résister aux plus puissants séismes. Pourtant, ils ignorent toujours le moment exact où un volcan ou un séisme déclenchera un tsunami capable de tout détruire. Ce qui est vrai pour ces régions l’est aussi pour l’ensemble du monde.
Nous construisons souvent comme si nos œuvres étaient destinées à l’éternité. Puis, soudain, surgit une catastrophe — naturelle ou provoquée par l’homme : guerres, épidémies, sécheresses, famines…
Un tsunami inattendu qui emporte tout : nos projets, nos rêves, nos constructions… et parfois même leurs bâtisseurs.
Parmi ces calamités, j’avais mentionné les épidémies. Cela se produisait plusieurs mois avant l’apparition du Covid-19. Or l’ampleur des dégâts causés par cette pandémie a dépassé les conséquences de nombreuses catastrophes réunies.
En quelques mois, le monde entier s’est retrouvé paralysé. Parti d’un coin reculé d’une ville chinoise, le virus s’est répandu sur toute la planète. Et encore aujourd’hui, nul ne peut prédire avec certitude l’issue de cette crise ni le visage du monde qui émergera après son passage.
 

Le match est permanent
Dans la vie, il n’existe donc aucun vainqueur définitif. Certains peuvent remporter une victoire dans une compétition donnée, mais nul ne peut prétendre triompher éternellement. Pourtant, l’essence même de la vie ne serait-elle pas une lutte permanente à la recherche d’une victoire durable ? Depuis qu’il a acquis la faculté de penser, l’homme n’a cessé d’améliorer ses conditions d’existence. Il rêve d’un paradis sur terre, tout en espérant un paradis dans l’au-delà.
Rêver d’un monde meilleur n’est-ce pas finalement l’essence même de la vie humaine ?


Le regret de Rocard
Commentant l’effondrement soudain du bloc de l’Est en 1989, l’ancien Premier ministre français Michel Rocard regrettait amèrement que :
« malheureusement, l’humanité cesse de rêver ». Faut-il se résigner à ce constat ? Ou bien faut-il, comme le proclamait le grand poète tunisien Abou El-Kacem Chabbi, forcer le destin pour atteindre la liberté ?

L’essence de la vie
Je crois que la lutte permanente pour le meilleur — et jamais pour le pire — constitue une des règles fondamentales de la vie. Car toute espèce vivante est condamnée à lutter : lutter pour survivre, lutter pour exister.
Les années 1980 furent une période de transformations profondes dans le monde. La guerre froide, qui avait dominé plusieurs décennies, prit fin avec l’effondrement du bloc de l’Est. Pourtant, aucun analyste, aucun prophète moderne n’avait réellement prévu un événement d’une telle ampleur.
 

Abattre le printemps arabe
De même, vingt ans plus tard, personne n’avait anticipé ce que l’on appellera le Printemps arabe. Ces soulèvements populaires visaient des régimes autoritaires et corrompus. Mais face à cette vague de contestation, de nombreuses forces — internes et externes — se sont coalisées pour freiner les changements réclamés par les peuples.
Les grandes puissances préfèrent souvent maintenir certaines régions du monde dans une dépendance permanente, transformées en terrains de conflits.
Dans nos pays sous-développés, la naïveté populaire alimente souvent des régimes corrompus et répressifs.
 

« La victoire du vent d’ouest »
Peu avant sa mort en 1976, Mao Zedong affirmait que « la lutte entre le vent d’Ouest et le vent d’Est n’était pas encore tranchée ». Il voulait dire que la confrontation entre capitalisme et socialisme n’avait pas encore trouvé de vainqueur. Pourtant, l’effondrement du bloc de l’Est sembla consacrer la victoire du capitalisme. Mais cette victoire est-elle définitive ?
Ou bien l’histoire réserve-t-elle encore d’autres retournements ?
Car le socialisme lui-même était né des contradictions du capitalisme.
La pauvreté et les injustices engendrées par le développement du capitalisme avaient donné naissance aux idéologies socialistes.
Aujourd’hui encore, les mêmes questions demeurent.

Pas de solutions en vue
Quelles solutions le capitalisme peut-il proposer aux crises qu’il a lui-même contribué à créer ?
Quoi qu’il en soit, le temps reste l’arbitre ultime.
C’est lui qui tranche les débats, corrige les illusions et révèle les vérités.
Comme l’avait écrit le poète Ahmedou Ould Abdelkader :
« La vérité est celle que le temps finit toujours par imposer. » L’irruption soudaine du Covid-19 est venue nous le rappeler avec force.

(À suivre)