Le duo infernal/Par Nana Mint Cheikhna

25 March, 2026 - 10:50

Il arrive dans l’histoire des moments où le monde semble suspendu au bord d’un précipice. Des instants rares où les événements cessent d’être de simples crises pour devenir les signes avant-coureurs d’un basculement. Nous vivons peut-être l’un de ces moments.
Chaque jour apporte son lot d’indices : décisions abruptes, escalades militaires, ruptures diplomatiques. Comme si la fragile architecture internationale construite après les grandes tragédies du XXᵉ siècle se fissurait sous nos yeux.
Pendant longtemps, l’Occident s’est présenté comme le gardien d’un ordre fondé sur des principes universels : les droits humains, la justice internationale, l’égalité entre les nations. Après la Seconde Guerre mondiale, ces valeurs furent érigées en promesse faite au monde — celle qu’un système de règles communes empêcherait le retour de la barbarie.
Mais cette promesse n’a jamais été exempte de contradictions.
Derrière la grande symphonie des idéaux proclamés résonnaient déjà des dissonances profondes : l’héritage de l’esclavage, la violence de la colonisation, les ravages du fascisme, puis les tragédies contemporaines qui continuent de fracturer le monde.
Le conflit israélo-palestinien est l’une des plus anciennes et des plus douloureuses de ces fractures.
Présenté comme le retour d’un peuple vers une terre dite « promise », le projet sioniste s’est accompagné pour les Palestiniens d’un drame historique fait d’exil, de dépossession et d’enfermement. Depuis la Nakba de 1948, plus de 750 000 Palestiniens ont été contraints de fuir leurs terres. Aujourd’hui, leurs descendants forment près de six millions de réfugiés dispersés entre Gaza, la Cisjordanie et plusieurs pays voisins.
Dans les territoires palestiniens, la vie est devenue une cartographie de murs et de frontières invisibles. En Cisjordanie, les checkpoints, les colonies et le mur de séparation morcellent l’espace et les existences. Dans la bande de Gaza, plus de deux millions d’êtres humains vivent depuis 2007 enfermés dans un territoire soumis à un blocus terrestre, maritime et aérien.
Avant même les événements du 7 octobre 2023, des milliers de Palestiniens étaient détenus dans les prisons israéliennes, parmi eux des femmes et des enfants, certains enfermés sans accusation ni procès.
 

Pour les palestiniens, une existence morcelée

Puis vint ce jour.
Le 7 octobre 2023, l’attaque menée par le Hamas provoqua une onde de choc mondiale. Plus d’un millier de personnes furent tuées en Israël, plongeant la région dans une spirale de violence dont l’ampleur continue de se déployer.
La réponse israélienne transforma rapidement la bande de Gaza en un champ de ruines. Des quartiers entiers furent pulvérisés, des infrastructures vitales anéanties, des populations entières jetées sur les routes.
Les chiffres donnent le vertige : plus de soixante-dix mille morts en grande majorité des civils, des centaines de milliers de blessés, des villes entières rendues inhabitables.
Mais au-delà des chiffres, il y a les vies brisées, les familles dispersées, les enfants grandissant au milieu des gravats et du bruit des bombardements.
Gaza est devenue un lieu où l’on survit plus qu’on ne vit.
Et pourtant, malgré l’ampleur du drame humain qui se déroule sous les yeux du monde, un paradoxe persiste : Israël continue de se présenter avant tout comme la principale victime de cette tragédie. Ce récit, largement relayé par ses alliés occidentaux, tend souvent à reléguer au second plan la souffrance quotidienne de millions de Palestiniens.
Dans une grande partie du monde, ce déséquilibre nourrit un sentiment d’injustice profond. Il renforce l’idée que les principes universels invoqués par les puissances occidentales ne s’appliquent pas avec la même rigueur à tous les peuples.
Mais la guerre ne s’arrête pas aux frontières de Gaza.
Elle s’inscrit désormais dans une confrontation régionale plus vaste opposant Israël et les États-Unis à l’Iran et à ses alliés. Depuis plus de vingt ans, Washington et Tel-Aviv affirment que Téhéran serait sur le point d’acquérir l’arme nucléaire.
Cette menace imminente est devenue un refrain familier de la diplomatie internationale. Pourtant, cette attitude remet à l'esprit de tout observateur averti un précédent douloureux : celui de l’Irak en 2003. À l’époque, l’existence d’armes de destruction massive avait été invoquée pour justifier une guerre dont le monde porte encore les cicatrices — des armes qui ne furent jamais retrouvées.
Cette mémoire nourrit aujourd’hui une méfiance profonde à l’égard des discours officiels.
Le comble du cynisme de ces accusations réside aussi dans le fait que tout le monde sait qu'Israël détient depuis longtemps la bombe atomique alors qu'elle n'a jamais connu de contrôle ni du moindre commentaire de la part des USA et de l'Occident en général . Ces derniers  poussent cependant des cris d'orfraie parce que l'Iran aurait enrichi  de l'uranium alors même que ce pays avait accepté et fut soumis au contrôle de l'organisme international chargé des vérifications.

 

Un camp occidental fracturé

Dans le même temps, une autre fracture apparaît au sein du camp occidental. Les États-Unis donnent des signes d’un désengagement de la défense européenne, laissant le continent face à une incertitude stratégique nouvelle, à un profond désarroi. Dans plusieurs capitales, l’idée d’une autonomie de défense et d’une réflexion sur la dissuasion nucléaire revient désormais au cœur du débat.
Les secousses de cette recomposition mondiale se répercutent déjà bien au-delà du Moyen-Orient. En Afrique et dans de nombreux pays fragiles, la hausse des prix de l’énergie et des denrées alimentaires ne manquerait pas  d' accentuer les tensions sociales et fragiliser des équilibres déjà précaires.
Mais le danger dépasse la seule dimension géopolitique.
Ce qui vacille aujourd’hui, c’est l’idée même d’un ordre international fondé sur des règles. Les assassinats ciblés, les opérations clandestines et l’unilatéralisme brut semblent retrouver une place centrale dans les relations entre États.
Dans ce climat, deux figures incarnent à mon sens cette évolution inquiétante : Donald Trump et Benjamin Netanyahou.
Le premier revendique ouvertement une politique étrangère fondée sur la force et le mépris de l'autre ainsi que le rejet des institutions multilatérales. Le second poursuit une stratégie sécuritaire qui entraîne la région dans une spirale de confrontation permanente.
Ce duo infernal avance entouré de controverses politiques et judiciaires, le premier est de plus en plus cité dans une la grave affaire Epstein, le second  n'attend que son éventuelle destitution pour faire l'objet de poursuites judiciaires pour des questions de corruption.  Comme si les turbulences de leurs trajectoires personnelles se mêlaient désormais aux tempêtes de l’histoire.
Car ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement les frontières du Moyen-Orient.
C’est la crédibilité même du droit international, la valeur des institutions multilatérales et l’idée d’un monde gouverné par des règles communes qui sont désormais mises à l’épreuve.
Lorsque la loi cède devant la force, lorsque l’assassinat politique et la guerre permanente deviennent des instruments ordinaires de gouvernement, l’humanité s’approche d’un âge sombre où la puissance brute remplace la justice.
Dans un tel moment, le silence n’est plus une neutralité.
Il devient une abdication.
Les grandes puissances, les nations du Sud global, les institutions internationales et les sociétés civiles portent aujourd’hui une responsabilité historique : empêcher que ce basculement ne devienne irréversible.
Car lorsque les règles disparaissent, ce ne sont pas seulement les peuples en guerre qui sont menacés.
C’est l’avenir même du monde qui vacille.