Passions d’un engagement (87): Réflexions du temps du Covid-19/Par Ahmed Salem Elmoctar

8 April, 2026 - 13:14

Le Nouvel Ordre International
(Vers des « États-Unis du Monde » ?)

Après la chute du bloc de l’Est et la fin de la guerre froide, le monde occidental – souvent qualifié de « monde libre » – célébra avec enthousiasme ce qu’il considérait comme une victoire historique : celle de ses valeurs sur celles de son rival communiste. Le libre-échange économique, la démocratie pluraliste, les libertés d’opinion et la séparation des pouvoirs apparaissaient alors comme les piliers universels d’un nouvel ordre mondial en gestation.

L’alternance ratée
Face à ce modèle, le socialisme – ou démocratie sociale – reposait sur un principe fondamental : une répartition plus équitable des richesses et des services, en particulier au profit des classes défavorisées. Né dans un contexte marqué par la misère ouvrière au début de l’industrialisation en Europe et en Amérique du Nord, ce courant s’est d’abord concentré sur les urgences économiques et sociales. Les libertés politiques, quant à elles, n’ont pas toujours occupé une place centrale dans ses premières formulations théoriques.
Des conquêtes sociales en danger
Il convient toutefois de rappeler que le capitalisme, à ses débuts, n’était guère plus généreux en matière de droits et de libertés. Ce sont les luttes sociales, syndicales et politiques, souvent inspirées ou portées par les mouvements socialistes, qui ont contraint les systèmes capitalistes à évoluer. Ces mobilisations ont permis des avancées majeures : amélioration des conditions de travail, reconnaissance des droits syndicaux, élargissement des libertés publiques et consolidation progressive des institutions démocratiques.
Dès lors, l’effondrement du bloc socialiste a suscité une inquiétude profonde : celle de voir s’éroder, voire disparaître, les acquis sociaux et démocratiques obtenus au prix de longues luttes. Cette question demeure aujourd’hui centrale : comment préserver ces conquêtes dans un monde globalisé dominé par la logique du marché ?
Reflux des valeurs démocratiques
Depuis la fin de la guerre froide, le monde n’a pas évolué vers une stabilité démocratique universelle, comme certains l’avaient espéré. Au contraire, on observe un recul préoccupant des valeurs démocratiques, y compris au sein des grandes puissances occidentales. La montée des populismes, notamment d’extrême droite, la défiance envers les institutions, ainsi que l’affaiblissement des partis de gauche et des mouvements syndicaux, traduisent une crise profonde du modèle démocratique libéral.
Dans de nombreux pays du Sud, les transitions démocratiques amorcées dans les années 1990 ont souvent été compromises par l’émergence de régimes autoritaires ou hybrides. Les espoirs suscités par des mouvements comme le Printemps arabe se sont, dans bien des cas, heurtés à des réalités politiques marquées par la répression, l’instabilité ou le retour à des formes de pouvoir centralisé.

Mise en cause de l’ordre mondial
Par ailleurs, le XXIe siècle introduit de nouvelles dynamiques qui complexifient davantage l’ordre international : la mondialisation économique, la révolution numérique, les crises climatiques, les pandémies, ainsi que l’émergence d’un monde multipolaire où de nouvelles puissances contestent l’hégémonie occidentale. Dans ce contexte, l’idée d’un « Nouvel Ordre International » unifié apparaît de plus en plus incertaine, voire illusoire.
Si le socialisme semble avoir perdu son attrait en tant qu’alternative globale, la démocratie elle-même traverse aujourd’hui une crise de crédibilité. Contrairement au XXe siècle, marqué par l’espoir et les grandes idéologies mobilisatrices, le début du XXIe siècle est dominé par le doute, le pessimisme et une incertitude croissante quant à l’avenir.
L’effondrement du système soviétique, provoqué notamment par de vastes mobilisations populaires en Europe de l’Est, a marqué un tournant historique. Ces mouvements, réclamant à la fois liberté politique et changement économique, ont paradoxalement ouvert la voie à la domination d’un système – le capitalisme – qui avait en partie contribué à engendrer les contradictions ayant nourri le socialisme.
Incertitude d’avenir
Des dynamiques similaires ont émergé plus tard dans d’autres contextes, notamment lors des soulèvements du Printemps arabe, rappelant, à certains égards, les grandes révolutions historiques telles que celles de 1789 en France ou de 1917 en Russie. Toutefois, ces mouvements contemporains se distinguent par l’absence d’un projet idéologique structuré capable de proposer une alternative durable.
Ainsi, le véritable défi du monde contemporain n’est peut-être plus de choisir entre capitalisme et socialisme, mais de repenser en profondeur les fondements mêmes de la gouvernance mondiale. L’humanité est désormais confrontée à une question essentielle : est-il possible de construire un ordre international plus juste, plus équilibré et véritablement universel, ou assisterons-nous à une fragmentation croissante du monde ?
L’idée d’« États-Unis du Monde » reste, à ce jour, davantage une utopie qu’une réalité en construction. Pourtant, face aux défis globaux, elle pourrait un jour s’imposer non comme un choix idéologique, mais comme une nécessité historique.
(À suivre)