
Il n’est jamais aisé de prendre le contrepied d’une argumentation portée avec brio par des intellectuels d’une envergure certaine. Toutefois, aussi brillante soit-elle, toute démonstration demeure une construction humaine, avec ce qu’elle peut comporter d’approximations ou de vérités relatives. À ce titre, elle appelle naturellement la contradiction, d’autant plus lorsque la thématique abordée — en l’occurrence celle du troisième mandat — constitue depuis des décennies un champ de réflexion fécond pour des générations d’intellectuels, d’historiens et d’acteurs politiques aux sensibilités diverses.
Dans le cas qui nous occupe, une lecture à la fois pragmatique et souveraine du débat sur le troisième mandat doit impérativement s’ancrer dans les réalités structurelles auxquelles la Mauritanie est confrontée. Sécurité régionale fragile, pressions sociales croissantes, impératif de transformation économique, exploitation de nouvelles ressources : autant de défis majeurs qui exigent lucidité et sens des responsabilités. Dès lors, le débat national ne saurait être enfermé dans des postures de principe ; il doit, au contraire, explorer sans tabou l’ensemble des options susceptibles de garantir la stabilité de l’État et l’efficacité de l’action publique.
Dans cette perspective, la question d’une éventuelle reconduction du chef de l’État ne peut être réduite à une simple dérive opportuniste ou à une manœuvre politicienne. Elle peut également traduire une inquiétude réelle : celle de la continuité de l’État et de la capacité du système politique à faire émerger, dans des délais contraints, une alternative crédible, structurée et immédiatement opérationnelle.
S’adapter aux évolutions
Par ailleurs, il convient de rappeler une évidence souvent occultée : une Constitution est, par essence, un instrument au service d’une nation, et non une fin en soi. Le fait même qu’elle organise sa propre révision atteste de sa vocation à s’adapter aux évolutions du contexte. En ce sens, envisager une modification constitutionnelle — y compris sur la question des mandats — ne constitue pas, en soi, une remise en cause de l’ordre démocratique, dès lors que cette évolution s’inscrit dans le strict respect des procédures légales, dans la transparence et dans l’expression souveraine du peuple.
L’expérience internationale le démontre : de nombreux pays, y compris parmi les démocraties établies, ont procédé à des ajustements institutionnels lorsque les circonstances l’exigeaient. La véritable question n’est donc pas tant celle du principe que celle des conditions, des garanties et des finalités poursuivies.
Dans un environnement régional marqué par une instabilité chronique — crises au Sahel, transitions politiques incertaines, menaces sécuritaires persistantes, conflits aux répercussions globales — la Mauritanie apparaît comme une exception relative qu’il convient de préserver. Cette stabilité n’est ni acquise ni accessoire : elle constitue un bien stratégique. Or, toute alternance politique comporte, par nature, une part d’incertitude, particulièrement dans des systèmes institutionnels encore en consolidation et dans des sociétés aux équilibres sociopolitiques sensibles. Dans ce contexte, certains peuvent considérer qu’une continuité maîtrisée du leadership représente, à court terme, un facteur de stabilité, de lisibilité pour les partenaires internationaux et de continuité dans la mise en œuvre des engagements stratégiques, notamment dans les secteurs énergétique, minier et des infrastructures.
Encadrer le débat
Il serait, dès lors, réducteur de voir dans les appels à un troisième mandat la seule expression d’ambitions individuelles ou de logiques clientélistes. Ces appels peuvent également refléter une réalité politique : l’insuffisante structuration d’alternatives capables de fédérer au-delà des clivages traditionnels. Dans bien des cas, ils traduisent aussi une attente d’une partie de l’opinion publique, soucieuse de stabilité dans un contexte où les forces d’opposition apparaissent fragmentées ou peu crédibles. Ignorer cette dimension reviendrait à sous-estimer un élément essentiel du débat démocratique.
À l’inverse, la tentation de sanctuariser certaines dispositions constitutionnelles sans considération du contexte peut, paradoxalement, fragiliser l’État. Une rigidité excessive peut engendrer des crises de succession mal préparées, alimenter des tensions politiques et, dans certains cas, conduire à des ruptures brutales de l’ordre institutionnel.
L’histoire récente de plusieurs pays africains montre que l’instabilité ne résulte pas toujours des révisions constitutionnelles, mais parfois de leur impossibilité dans des contextes de transition mal maîtrisée.
Dès lors, plutôt que de diaboliser ce débat ou de le banaliser, il apparaît plus constructif de l’encadrer avec rigueur : instaurer des conditions strictes de transparence, organiser un débat national inclusif, recourir, le cas échéant, à un référendum clair et renforcer les mécanismes de contre-pouvoir. Car, en définitive, la légitimité réside moins dans le caractère intangible d’une règle que dans la qualité du processus qui conduit à son évolution.
En conclusion, le débat sur le troisième mandat mérite d’être abordé avec lucidité, responsabilité et sens aigu de l’intérêt national et considérer qu’entre le juridisme rigide et l’opportunisme politique, il existe une voie médiane : celle d’un pragmatisme souverain, fondé sur la recherche de stabilité, d’efficacité et de cohésion nationale.
Souleimane Bouna Moctar.
Conseiller spécial du Président de l’INSAF




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