Passions d’un engagement (88): Le retour des mouvements contestataires et les illusions du nouvel ordre international à l’ère de la Covid-19/Par Ahmed Salem Elmoctar-Cheddad

15 April, 2026 - 16:28

Un printemps arabe raté
Depuis la mi-2019, un regain de mobilisations populaires traverse le monde arabe et au-delà, rappelant les dynamiques du « printemps arabe» initié en 2011. Ces mouvements, portés par une exigence accrue de transformation politique et sociale, traduisent une évolution qualitative des revendications. Toutefois, cette dynamique a été brutalement interrompue par la pandémie de la Covid-19, révélant à la fois la fragilité des mobilisations et la complexité des rapports de force internationaux.
Dès lors, une question centrale s’impose : assiste-t-on à une recomposition des luttes politiques internes dans le monde arabe ou à une réinscription de celles-ci dans un ordre international toujours dominé par les logiques de puissance ?
I. Mutation des mouvements contestataires : d’une revendication politique à une contestation systémique
Le premier printemps arabe s’était cristallisé autour d’un mot d’ordre simple : « Dégage ! », visant directement les dirigeants en place. En revanche, la vague de mobilisations qui a suivi marque une rupture significative.
Désormais, il ne s’agit plus seulement de remplacer des gouvernements, mais de remettre en cause l’ensemble du système politique, incluant :
        •       les élites au pouvoir et celles de l’opposition,
        •       les cadres idéologiques traditionnels,
        •       les structures mêmes de la gouvernance.
Cette évolution suggère l’émergence d’une forme renouvelée de lutte de classes, dépassant les clivages politiques classiques pour s’attaquer aux fondements du pouvoir.
Des pays comme l’Algérie, l’Irak, le Liban et le Soudan illustrent cette dynamique. Tous ont été confrontés à une impasse politique face à des revendications profondes et inédites.
II. Le poids des logiques impériales dans la recomposition du monde arabe
Ces mouvements ne peuvent être analysés indépendamment des influences extérieures. Un double phénomène est mis en évidence :
        •       la persistance d’un impérialisme dominant, notamment celui des États-Unis,
        •       l’émergence de puissances régionales (Iran, Turquie) exerçant des formes de « sous-impérialisme ».
Ces dynamiques sont perçues par une partie des opinions publiques comme des facteurs aggravants des crises régionales.
L’analyse développée par le journaliste égyptien Mohamed Hassanein Heikal après la guerre du Golfe met en lumière un mécanisme central : la production de concepts et de slogans destinés à légitimer l’action internationale. Parmi ceux-ci :
        •       « Nouvel Ordre International »
        •       « politique des petits pas »
Ces notions participent à la construction d’un récit dominant diffusé à l’échelle mondiale.
III. Médias, désinformation et fabrication du consentement
Le rôle des médias internationaux apparaît ici déterminant. Historiquement alignés sur les valeurs occidentales durant la guerre froide, ils ont, dans certains cas, contribué à diffuser des récits contestables.
Plusieurs exemples emblématiques sont évoqués :
        •       l’exécution médiatisée de Nicolae Ceausescu,
        •       la diabolisation de Saddam Hussein,
        •       ou encore le manque de réaction face au pillage ouvert du musée de Bagdad en 2003.
Ces événements soulèvent une interrogation sur l’indépendance réelle des grands médias et leur rôle dans la légitimation des interventions internationales.
IV. L’illusion d’un ordre mondial unipolaire
La chute du bloc soviétique a suscité l’idée d’un monde unipolaire dominé par les États-Unis. Cette vision a été théorisée notamment par Francis Fukuyama dans « La fin de l’histoire et le dernier homme », annonçant la victoire définitive du modèle libéral.
Dans cette perspective, certains ont envisagé l’émergence d’un monde unifié — une sorte d’« États-Unis du Monde ».
Cependant, cette vision s’est révélée largement illusoire. L’histoire ne s’est pas arrêtée ; au contraire, elle a continué à se recomposer à travers :
        •       de nouveaux conflits,
        •       la montée de la Chine,
        •       le retour des rivalités géopolitiques.
V. L’histoire entre répétition et recomposition
L’idée de « fin de l’histoire » s’inscrit dans une tradition ancienne consistant à interpréter chaque rupture comme définitive.
De la Révolution française à la Révolution soviétique, en passant par les coups d’État contemporains, nombreux sont ceux qui ont cru inaugurer une nouvelle ère absolue.
Pourtant, comme l’a souligné Karl Marx, l’histoire suit une logique plus complexe : « Elle se répète parfois, d’abord comme tragédie, ensuite comme farce. »
Ainsi, les dynamiques actuelles semblent confirmer une continuité plutôt qu’une rupture.
VI. Covid-19 : rupture ou simple suspension de l’histoire ?
La pandémie de la Covid-19 a constitué un choc global sans précédent, interrompant temporairement les mobilisations populaires.
Elle a également révélé :
        •       la vulnérabilité des systèmes politiques,
        •       l’interdépendance des sociétés humaines,
        •       et les limites des modèles dominants.
Mais elle pose surtout une question fondamentale : s’agit-il d’une rupture durable ou d’une simple parenthèse dans le cours des transformations historiques ?
Conclusion
Les mouvements contestataires récents témoignent d’une mutation profonde des formes de mobilisation et des attentes politiques dans le monde arabe. Toutefois, ces dynamiques restent étroitement liées aux logiques de puissance internationales.
L’idée d’un ordre mondial stabilisé, voire définitif, apparaît aujourd’hui largement remise en cause. L’histoire, loin de s’achever, continue de se transformer sous l’effet de crises multiples — politiques, géopolitiques et sanitaires.
Dans ce contexte, la pandémie de la Covid-19 ne marque peut-être pas la fin d’un cycle, mais plutôt une pause dans une recomposition encore inachevée du monde.
 

(À suivre)