Frontières poreuses, subventions perdues : le casse-tête mauritanien de la sécurité alimentaire

22 April, 2026 - 10:39

ancée le 26 mars par le ministère du Commerce, la grande campagne nationale de surveillance des marchés affichait un objectif clair : encadrer les prix et lutter contre la spéculation. Mais sur le terrain, dans les zones frontalières de l’est et du sud-est, les attentes sont tout autres. À Bassiknou, Fassala et Adel Begrou, c’est un phénomène plus ancien et plus sournois qui concentre toutes les inquiétudes : l’évacuation massive, chaque jour, des produits alimentaires subventionnés par l’État vers les pays voisins. Un trafic qui se déroule, selon de nombreux témoignages, sous le regard trop souvent complice des services douaniers.

À Bassiknou, dans le Hodh El Chargui, comme à Fassala et Adel Begrou, et certaines autres localités du Hodh El Gharbi, la situation n’est un secret pour personne. Farine, riz, sucre, huile – toutes ces denrées de première nécessité, dont les prix sont artificiellement maintenus bas grâce aux subventions publiques – quittent le territoire par camions entiers, à destination du Mali, du Sénégal ou de la Guinée.

Destinés en priorité aux ménages mauritaniens les plus vulnérables, ces produits sont revendus à des prix deux à trois fois plus élevés sur les marchés voisins, générant des marges confortables pour des réseaux d’intermédiaires parfaitement structurés.

« C’est une véritable hémorragie. Nous voyons passer des convois entiers, parfois sous des prétextes administratifs douteux, et personne ne bronche », témoigne un commerçant de Bassiknou. « L’écart de prix est tel que la tentation est trop forte. Certains se sont spécialisés là-dedans. »

Ce qui choque les observateurs locaux, c’est la persistance du phénomène et la passivité, voire la complicité, de certains agents douaniers postés aux frontières. À Fassala, poste stratégique entre la Mauritanie et le Mali, les convois passent souvent à des heures indues, avec des documents dont la régularité laisse à désirer.

« Nous avons signalé à plusieurs reprises des sorties illégales flagrantes. Rien n’y fait. Certains agents ferment les yeux, soit par négligence, soit parce qu’ils ont leur part dans le circuit », déplore un élu local d’Adel Begrou.

Selon des sources proches du ministère du Commerce, des rapports internes alertent depuis des mois. Un document daté de janvier 2026 estime à plusieurs milliers de tonnes par trimestre le volume de produits subventionnés sortis illégalement.

 

 

Injustice sociale

La campagne nationale lancée le 26 mars affiche pourtant la « tolérance zéro ». La ministre du Commerce, lors d’une visite éclair à Bassiknou, a promis un renforcement des effectifs et une traçabilité plus stricte des cargaisons.

« Il ne peut y avoir de sécurité alimentaire nationale si nos subventions servent à approvisionner les marchés de nos voisins », a-t-elle martelé.

Reste que les moyens annoncés – une centaine d’agents supplémentaires – semblent bien légers pour quadriller des milliers de kilomètres de frontières terrestres, souvent dans des zones difficiles d’accès. Et rien ne garantit que les mesures coercitives seront appliquées avec la même rigueur partout, surtout là où des intérêts locaux ou régionaux s’entremêlent.

L’interdiction des exportations alimentaires décrétée le 5 mars avait déjà marqué une première alerte. Mais le maintien, voire l’intensification, des sorties illicites depuis cette date montre la résilience de ces filières parallèles face aux seules mesures administratives.

Au-delà du coût budgétaire – chaque tonne de sucre ou de farine détournée représente une perte sèche pour les finances publiques –, c’est une injustice sociale qui s’installe durablement dans les zones frontalières. La pénurie artificielle de denrées subventionnées, consécutive à leur écoulement vers l’extérieur, attise les tensions et fragilise le tissu économique local.

« Comment expliquer à une famille de Bassiknou qu’il n’y a plus de sucre subventionné dans les magasins alors que des tonnes partent chaque semaine pour le Mali ? », s’indigne un responsable associatif.

Pour les experts, la réponse ne peut être seulement répressive. « Le problème tient aussi à la conception même du système de subvention », analyse un économiste nouakchottois. « Tant que l’écart entre le prix subventionné et le prix réel sera aussi grand, il y aura toujours des intermédiaires pour essayer de le capter. »

L’idée d’une réforme – ciblage plus précis des bénéficiaires via des registres sociaux, ou basculement vers des transferts monétaires directs – refait surface dans les milieux décisionnels. Mais une telle transition prend du temps, alors que l’urgence est d’endiguer immédiatement les fuites.

Pour les populations de Bassiknou, Fassala et Adel Begrou, le succès de la campagne en cours se mesurera à un indicateur simple : la disponibilité réelle des produits subventionnés sur les marchés locaux, et l’arrêt visible des convois qui chaque jour s’en vont alimenter les marchés voisins.

« Nous ne demandons rien d’impossible », conclut l’élu d’Adel Begrou. « Juste que l’État applique ses propres lois, et que ceux qui sont chargés de les faire appliquer le fassent avec rigueur. Les produits subventionnés sont pour les Mauritaniens, pas pour être vendus aux voisins. C’est une question de justice et de souveraineté. »

Dans les prochaines semaines, l’attention restera braquée sur les premiers résultats de cette opération. La session parlementaire qui s’ouvre le 1er avril pourrait être l’occasion d’un débat de fond sur les moyens à allouer pour sécuriser enfin les frontières économiques du pays.

                                                      Seyid Mohamed Beibakar

                                                        Colonel à la retraite