
Le Calame : Contrairement aux années précédentes, le Manifeste ne va pas marcher cette année pour commémorer sa fondation. Quels sont les arguments opposés par les autorités pour justifier leur refus d’autoriser son défilé ? Les comprenez-vous ?
M.Yarba Nava: Merci pour vos questions pertinentes et objectives. L'une des justifications avancées par le pouvoir est que la situation actuelle est caractérisée par des troubles sécuritaires et que, par conséquent, certaines parties ont demandé une autorisation qui leur a été refusée. Les autorités ne peuvent pas s’adonner à la politique de deux poids deux mesures et dire que la situation exige vigilance et calme. Pour notre part, nous estimons qu’il s’agit d’une restriction des libertés et de l’expression de notre point de vue. Nous considérons également que le fait de nous comparer aux autres parties n’est pas fondé, puisque ces dernières expriment une orientation spécifique, contrairement à nous qui réunissons, au sein d’un même forum, toutes les orientations du spectre politique et de la défense des droits humains.
- Le Manifeste a treize ans d’existence. Pouvez-vous nous rappeler les raisons qui avaient poussé l’élite haratine à le produire ? Comment évaluez-vous ce qui a été réalisé depuis ?
- Le Manifeste des droits politiques, économiques et sociaux des Haratines a été proclamé suite à une évaluation de la situation nationale de l'époque, caractérisée par une exclusion systématique en matière de nominations, de recrutement et de financement économique. Ceci comprend la sélection d'entrepreneurs issus d'un seul groupe, la confiscation des terres – tant urbaines que rurales – suite à la loi foncière de 1983 qui accordait la propriété à des investisseurs ou à l'État, ainsi que le déclin et l'exclusion de l’enseignement au niveau des adwabas et quartiers populaires dans les grandes villes, en plus du déni de l’existence de l’esclavage, malgré des lois le criminalisant, et autres points inclus dans le document fondateur de notre mouvement.
Concernant les réalisations, nous rappelons que le Manifeste n'est pas une institution économique dotée de ressources financières lui permettant de fixer les acquis sur des bases matérielles. Ses succès se mesurent en effet suivant des facteurs moraux, comme la sensibilisation et le soutien aux victimes d’injustices, l’appel de l’autorité à corriger les dysfonctionnements structurels précités.
- Les marches du Manifeste font courir toutes les acteurs politiques et l’ensemble des composantes du pays au point que certains observateurs se demandent si ce mouvement ne fait l’objet de récupération ou de noyautage. Votre réaction ?
- Si toutes les composantes de la société mauritanienne, dans toute leur diversité, participent à la marche du Manifeste, c’est parce qu’elles sont convaincues de son contenu, que ses instances dirigeantes comprennent des représentants de tous les segments de la société et qu’à chaque étape de la marche, les partis politiques, les organisations de la Société civile et les acteurs sociaux sont contactés. Ceux qui prétendent qu’il s’agit d’une confiscation d’opinions ou d’une manipulation sont libres d’exprimer leur point de vue.
- Un débat agite l’arène politique : la question de l’identité haratine. Le manifeste a-t-il tranché là-dessus ?
- J’ai déjà abordé la question de l’identité haratine et dit qu’il est important de la définir. Toutefois, avant d’en discuter, il convient de reconnaître le problème de l’esclavage et du droit des Haratines à définir leur identité par eux-mêmes et de ne pas être fixée par une partie pour d’autres, sauf dans le cadre d’études et de recherches scientifiques menées par des experts en histoire et en sociologie.
- Quels sont aujourd’hui les principales revendications des Haratines en termes politiques et économiques ?
- Les revendications politiques de la communauté haratine portent sur une représentation adéquate au sein des institutions exécutives, législatives, judiciaires et sécuritaires de l’État, proportionnellement à son poids démographique, afin qu’elle soit représentée au niveau de toutes ces instances, au même titre que les autres citoyens. Quant aux revendications économiques, elles portent, entre autres, sur l’attribution de permis dans les domaines des mines, de la pêche, l'accès à des prêts à taux concessionnels dans les secteurs de l'agriculture ou autres investissements, l’avènement d’hommes d’affaires haratines, à l'instar d'autres parties qui ont bénéficié de tels privilèges.
- Le dialogue politique censé régler des problèmes du pays est bloqué. En êtes-vous surpris ?
- Nous n’avons aucun doute que le dialogue sera entravé ou interrompu, puisque nous avons émis des doutes, dès son lancement, témoins que nous fumes, par le passé, de l’échec de telles rencontres ou de la non-exécution de leurs conclusions, tout comme d’autres en préparation qui furent par la suite rejetées. Par conséquent, nous ne serons pas surpris, étant donné que nous sommes habitués aux manœuvres dilatoires et aux mensonges de l'élite dirigeante tout au long de l'histoire mauritanienne.
- L’opposition et les activistes des droits de l’Homme pointent la restriction des libertés dans le pays. Vous partagez leur inquiétude ?
- Oui, nous partageons avec eux certaines visions et l’avons exprimé à plusieurs reprises dans des déclarations et des prises de position publiques. Ce qui a empêché la marche d’être organisée et d’autres activités de se tenir n'est rien d'autre qu'une preuve des restrictions des libertés et du musèlement des voix. L’opposition avait exprimé son intention d’organiser une marche contre la hausse des prix et la montée de l’insécurité : elle s’est elle aussi heurtée au refus des autorités.
- Que pensez-vous des mesures prises par les autorités pour endiguer la hausse des prix du gaz domestique et du carburant ?
- À notre avis, empêcher d’autoriser une marche de l'opposition relève de l'atteinte aux libertés dont nous avons déjà parlé. Quant à la hausse de prix, elle était injustifiée dès le départ, car les réserves existantes, acquises à des prix réduits avant la crise, auraient dû être vendues au prix en vigueur. Autre preuve de cette situation, le fait d’importer le carburant de régions éloignées, alors que les pays voisins produisent ces mêmes hydrocarbures : cela sent l’odeur de la collusion contre le citoyen vulnérable. Intervenues de manière désordonnée et arbitraire, les mesures prises étaient par ailleurs disproportionnées, face à ces hausses de prix, n’ayant autres justifications que la mainmise des hommes d'affaires sur l'ensemble des questions économiques et la domination du capital, sans aucune considération de la pauvreté, de la précarité, des bas salaires et de la protection sociale.
Propos recueillis par Dalay Lam




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