
Les relations entre les pays du Sahel connaissent une nouvelle période de turbulences. Une série d’accusations récurrentes refont surface, mettant en cause les services de renseignement algériens. Ces derniers seraient accusés de chercher à redessiner la carte des forces au nord du Mali en armant certains mouvements de l’Azawad, voire en déployant des combattants du Front Polisario comme mercenaires. Si ces allégations, souvent relayées par certains médias proches des thèses marocaines, entretiennent un climat de méfiance, elles méritent une analyse rigoureuse à la lumière des faits et des réalités géopolitiques complexes du Sahel.
Bamako a officiellement dénoncé à plusieurs reprises « l’ingérence » algérienne, allant jusqu’à qualifier l’Algérie de « champion de la promotion du terrorisme » à l’ONU en septembre 2025. Cette propension accusatrice n’est pas nouvelle : depuis les rébellions touarègues des années 1960, en passant par la chute de Kadhafi en 2011 et la prise du nord du Mali par les djihadistes en 2012, les autorités maliennes ont toujours cherché des boucs émissaires extérieurs – la Mauritanie, le Burkina Faso, et surtout l’Algérie. Ce réflexe s’est accentué après le coup d’État de 2020, la junte d’Assimi Goïta utilisant un discours souverainiste et anti-étranger pour masquer ses difficultés à endiguer l’insurrection djihadiste.
Plusieurs raisons objectives, ancrées dans la réalité malienne, éclairent cette logique sans la valider. La porosité frontalière d’abord : avec plus de 7 000 kilomètres de désert, il est impossible de prouver ou d’exclure une éventuelle aide logistique transfrontalière à des groupes armés. L’échec de la médiation algérienne ensuite : l’Accord d’Alger de 2015, jamais appliqué, nourrit un ressentiment perçu comme de la complaisance. La rivalité entre l’Algérie et le Maroc offre par ailleurs au Mali une opportunité géopolitique : accuser Alger permet de se rapprocher de Rabat, comme en témoigne le retrait de la reconnaissance de la RASD en avril 2026. Sur le plan intérieur, la rhétorique anti-algérienne détourne l’attention des échecs sécuritaires et des critiques sur les droits humains ou la corruption. Enfin, les camps de réfugiés installés en Algérie abritent des Touaregs dont certains ont rejoint des groupes rebelles, constituant une source de tensions récurrentes. Pourtant, aucune preuve tangible n’a été rendue publique par les autorités maliennes.
Recomposition géopolitique
L’idée d’une implication mauritanienne aux côtés de Bamako via des infiltrations algériennes relève de la pure spéculation : Nouakchott et Alger renforcent au contraire leur coopération, comme en témoigne la signature de 27 accords bilatéraux en avril 2026. Les tensions actuelles entre la Mauritanie et le Mali sont le produit direct de l’instabilité chronique, non d’une ingérence extérieure. Quant au Front Polisario, son instrumentalisation s’inscrit dans la rivalité de longue date entre le Maroc et l’Algérie, mais l’affirmation d’un déploiement de combattants sahraouis comme mercenaires manque cruellement de preuves. Le récent basculement diplomatique du Mali vers le Maroc, vécu comme une humiliation par Alger, rend d’ailleurs peu plausible qu’Alger cherche simultanément à déstabiliser militairement un pays avec lequel elle tente de maintenir des relations.
Des analyses sérieuses, comme celle de l’Institut d’études de sécurité publiée en mars 2026, montrent que l’influence de l’Algérie au Sahel est en nette diminution. Depuis l’arrivée au pouvoir de la junte d’Assimi Goïta en 2020, le Mali s’est rapproché de la Russie, a tourné le dos à la médiation algérienne et a même annoncé la fin de l’Accord d’Alger. Loin de chercher à déstabiliser son voisin, Alger peine à maintenir son poids dans une région où les dynamiques lui échappent progressivement.
Ces tensions s’inscrivent dans une recomposition géopolitique plus large, consécutive au retrait occidental. La Russie capitalise sur la défiance envers la France. Via le groupe Wagner puis l’Africa Corps, Moscou offre aux juntes un soutien militaire sans condition et un paravent politique en échange d’un accès privilégié aux ressources stratégiques comme l’or et l’uranium. Environ 3 500 hommes ‘’russes’’ sont déployés au Mali. Les Émirats arabes unis mènent une stratégie d’influence tous azimuts, mêlant investissements massifs, diplomatie active et coopération sécuritaire discrète, pour construire un « cordon sanitaire » économique et militaire autour de l’Algérie, leur principal rival régional. Le Maroc profite quant à lui de l’isolement d’Alger. Son Initiative atlantique vise à offrir aux pays enclavés du Sahel un accès à l’océan, brisant leur dépendance. Rabat a noué des liens économiques solides avec les juntes et occupe l’espace laissé vacant, comme le montre sa médiation ayant permis la libération de quatre ressortissants français détenus au Burkina Faso. La France, elle, a été contrainte de retirer ses troupes du Mali en 2022, du Burkina Faso en 2023, du Niger en 2023 et du Sénégal en 2025. La rupture avec le Tchad en novembre 2025 a achevé son effacement dans la bande sahélo-saharienne. Pourtant, malgré ce retrait imposé, la France cherchera toujours à occuper une place au Sahel, que ce soit par le biais de sa diplomatie, de ses services de renseignement, de son aide humanitaire ou de ses entreprises présentes sur les ressources minières et énergétiques. Paris n’a pas abandonné l’idée d’un retour par d’autres moyens, en misant sur des partenariats plus discrets et sur une influence culturelle et politique encore vivace. Enfin, les États-Unis, malgré la perte de leur base de drones d’Agadez au Niger, maintiennent une coopération antiterroriste pragmatique, partageant des renseignements pour frapper des cibles djihadistes, sans chercher à remplacer leurs bases perdues.
Alger sur la défensive
Loin du récit d’une ingérence offensive, la réalité actuelle suggère qu’Alger est plutôt sur la défensive. Confrontée à l’échec de l’Accord d’Alger, à la rupture avec le Mali et à l’offensive diplomatique de ses rivaux, l’Algérie adopte une stratégie réactive. Depuis le début de l’année 2026, elle a intensifié ses efforts diplomatiques pour renouer le dialogue, notamment avec le Niger et le Burkina Faso – la visite du chef de la junte nigérienne à Alger en février 2026 marque un possible apaisement. Pour reconquérir son influence, Alger mise désormais sur le levier économique, avec des annonces d’investissements conséquents, comme un programme de 88 millions de dollars pour moderniser les infrastructures minières et énergétiques du Burkina Faso.
En définitive, les allégations d’un vaste complot algérien ou mauritanien, martelées par Bamako, ne reposent sur aucune preuve publique. Elles apparaissent comme un outil rhétorique pour la junte malienne, qui y trouve un bouc émissaire commode afin de détourner l’attention de ses échecs internes et de renforcer sa souveraineté affichée. L’absence de preuves et le contexte d’un déclin réel de l’influence algérienne rendent ces accusations peu crédibles. Les véritables fragilités du Sahel – instabilité chronique, djihadisme, rivalités de puissances – sont bien plus complexes et préoccupantes. La priorité pour la stabilité régionale n’est pas la désignation de boucs émissaires, mais une coopération sincère face à des défis communs bien réels.
Seyid Mohamed Beibakar
Colonel à la retraite




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