Le caméléonisme en Mauritanie : Entre mirage social et cannibalisme économique

4 May, 2026 - 21:04

Dans les rues de Nouakchott, un phénomène silencieux mais omniprésent redéfinit nos rapports sociaux : le caméléonisme. Ce désir effréné de changer de couleur selon le décor de la réussite, sans en avoir les moyens ou la légitimité, installe un climat de faux-semblants qui fragilise l'équilibre de notre pays.

Le premier visage de ce mimétisme est celui d’une jeunesse en quête d’identité. On observe aujourd'hui une tendance inquiétante où la jeune fille issue de milieux modestes tente de calquer, vaille que vaille, son existence sur celle de l’élite. Le diktat de l’apparence est partout : porter les mêmes voiles de luxe, afficher les mêmes accessoires de marque et fréquenter les mêmes lieux de villégiature devient une obsession. Pour maintenir cette façade, beaucoup n'hésitent plus à franchir les limites du raisonnable. On oublie les conséquences, endettement, compromissions morales ou perte de vue des réalités éducatives, pour une simple minute de gloire sur les réseaux sociaux ou dans les salons. Cette course à l’égalité visuelle crée une société de l’illusion où l’on préfère sembler plutôt qu’être.

Mais le caméléonisme ne s'arrête pas aux vêtements ; il s'insinue dans les hautes sphères de notre économie avec une brutalité déconcertante. Le spectacle le plus désolant est sans doute celui de l’homme d’affaires prospère qui, au lieu de viser les grands marchés internationaux ou l'industrie structurante, choisit de concurrencer le petit commerçant. Quand celui qui possède des millions vient disputer le gagne-pain de celui qui ne cherche qu’à nourrir sa famille au jour le jour, c'est tout l'ascenseur social qui se bloque. En s'accaparant les activités de détail ou les petits services de proximité, ces magnats ne laissent que des miettes aux plus vulnérables. Ce mimétisme économique est une forme de régression : le riche ne cherche plus à élever la société, il cherche à occuper tout l'espace, ne laissant aucune chance à l'initiative populaire de fructifier.

Ce double mouvement de mimétisme, celui d'en bas qui veut trôner en haut et celui d'en haut qui veut rafler les profits d'en bas, fragmente notre cohésion. L'impact est saisissant. Les jeunes n'arrivent plus à se marier, faute de moyens réels pour soutenir la pression du paraître. La société perd ses repères : celui qui n'a rien désormais n'est rien. Dans cette quête effrénée d'argent, tous les moyens deviennent acceptables : spéculation, mensonge, trafic, proxénétisme, sorcellerie, détournement des biens de l'État, bref, tout ce qui peut générer de l'argent. On constate ainsi l'érosion des valeurs : le mérite et le travail acharné perdent de leur superbe face à la ruse et à l'ostentation. Ensuite, la fragilisation de la classe moyenne : entre la pression de la consommation et la concurrence déloyale des puissants, les petits entrepreneurs s'essoufflent. Enfin, une identité en péril : à force de vouloir ressembler à un modèle qui n'est pas le nôtre, nous risquons de perdre l'authenticité de la solidarité mauritanienne.

Il est temps de s’interroger sur ce modèle de société que nous construisons. Le développement d'une nation ne se mesure pas au nombre de sacs de luxe ou à l'accumulation de petits profits par les plus grands. Il se mesure à la capacité de chacun à rester digne dans sa condition, tout en ayant l'espace nécessaire pour progresser honnêtement. Le caméléonisme est un camouflage qui finit par nous faire oublier qui nous sommes vraiment. Pour avancer, la Mauritanie a besoin de bâtisseurs, pas de copieurs.
 

Mohamed Eleya