
Publié le 29 Avril 2013, le « Manifeste pour les droits politiques, économiques et sociaux des Haratines » a marqué un tournant historique dans la lutte pour l'égalité en Mauritanie. Entre revendications de dignité et soif de réconciliation, retour sur un texte qui continue de secouer l'échiquier politique national.
Briser le cycle de l'exclusion
Le document est né d’un constat amer : plus de cinquante ans après l’Indépendance, la composante haratine — descendants d'esclaves en milieu maure et principale force démographique du pays — demeure largement marginalisée. L'objectif premier du Manifeste est de proposer un nouveau contrat social. Il ne s'agit pas seulement de dénoncer l'esclavage, déjà aboli officiellement en 1981, puis criminalisé en 2007 et 2015, mais de s'attaquer à ses « séquelles structurelles » : l'exclusion de la haute administration, de l'armée et du secteur des affaires, ainsi que le manque d'accès à l'éducation et à la propriété foncière. La vision portée par ses signataires issus de divers horizons politiques est celle d'une Mauritanie «unie, égalitaire et réconciliée avec elle-même ».
Une mobilisation populaire sans précédent
Depuis sa proclamation solennelle à l'ancienne Maison des Jeunes de Nouakchott, le mouvement a réussi à institutionnaliser une commémoration annuelle chaque 29 Avril. Des milliers de citoyens descendent, ce jour-là, dans les grades artères de Nouakchott pour réclamer justice et leur marche annuelle est devenue, en quelque sorte, le baromètre de la conscience sociale en Mauritanie. Bien que centré sur les Haratines, le mouvement a su attirer le soutien de leaders de toutes les composantes nationales (Arabes et Négro-africains), renforçant l'idée d'une lutte commune pour la dignité. Mais s’il s’agit, pour certains, de soutenir la cause des Haratines, cela ressemble fort, pour d’autres, à une espèce de récupération, pour ne pas dire noyautage. Quoiqu’il en soit, le Manifeste a permis de porter la question des inégalités systémiques devant les instances internationales comme les Nations Unies et des organisations comme Minority Rights Group.
Son impact sur la vie politique mauritanienne est indéniable. Il a forcé l'État et la classe politique à sortir du déni et révélé, voire structuré quelque peu, l’émergence d’une élite haratine. Le texte a été porté par des cadres et intellectuels, prouvant que la communauté haratine dispose désormais d'une force de proposition politique autonome. La réduction des inégalités et la discrimination positive sont devenues des thèmes incontournables lors des campagnes présidentielles. Du coup sous la pression, le gouvernement a renforcé l'arsenal législatif contre l'esclavage et fondé des agences dédiées à la lutte contre ses séquelles, bien que les militants jugent ces mesures encore insuffisantes, face à l'ampleur du fossé social. Certains observateurs estiment que la naissance de l’Agence Taazour est une réponse à leur revendication.
Malgré ces avancées symboliques, le chemin vers l'égalité réelle reste long. Cette année, Le Manifeste a été interdit de marche, pour célébrer son 13ème anniversaire le 29 Avril. À en croire des rapports récents cités par des media et organisations de défense des droits humains, les Haratines représentent encore une grande part des exclus du système éducatif et des postes de décision. Plus qu'un simple document historique, le Manifeste reste donc un cri d'alerte permanent pour la survie de la cohésion nationale. À cet égard, rappelons enfin que ce texte est né trente après le Manifeste du négro-mauritanien opprimé. Un autre cri de justice et de droits auquel les autorités avaient réservé une réponse tragique. Nous y reviendrons.
Dalay Lam




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