Pour une éthique du bien commun et la fin de l’État-butin

18 May, 2026 - 20:15

À l’aube de chaque nouveau règne, une étrange frénésie semble s’emparer des anti-chambres du palais. Ce pays, que beaucoup perçoivent non comme un destin commun mais comme un gâteau délicieux, voit soudain se presser à son chevet une cour impatiente, hâtive de convertir la proximité avec le sommet en privilèges sonnants et trébuchants. C’est la vieille danse des ambitions, où l'intérêt général finit trop souvent par s'éclipser devant l'appétit des cercles restreints.
Pourtant, au milieu de ce tumulte, l’histoire laisse transparaître des oasis de dignité. On ne peut que saluer le silence éloquent et la réserve de ces figures de l'ombre : la première épouse du président Maouiya Ould Taya, celle du président Ba Mamadou M'baré, ou encore celle du président Ely Ould Mohamed Vall. Ces dames ont su habiter le sanctuaire de la pudeur républicaine, refusant de transformer leur rang en levier d'influence ou en instrument d'ingérence. Leur passage témoigne qu’il est possible de côtoyer les cimes du pouvoir sans succomber à la tentation de l'accaparement.
Le drame de notre administration réside ailleurs, dans cette tension permanente entre l’État et la lignée.
 En effet, sous le poids écrasant des solidarités ethniques et des attentes tribales, le haut fonctionnaire se retrouve souvent écartelé.
Sommé par les siens de « renvoyer l’ascenseur », il devient l'otage d’un système de redevances invisibles qui l’oblige à sacrifier la transparence sur l’autel de l’appartenance. Servir le clan devient alors l’unique moyen de ne pas trahir le groupe, alors même que c’est la nation tout entière que l’on finit par fragiliser et trahir.
Construire un État de droit, c'est peut-être d’abord apprendre à délier ces chaînes, pour que celui qui sert la République n’ait d’autre boussole que la responsabilité et l’éthique du bien commun.

 

Révolution des consciences

En somme pour sortir de cette impasse, il nous faut engager une transition profonde vers un humanisme républicain, où le remède n’est plus une simple réforme technique, mais une véritable révolution des consciences. Cette mutation commence par la sacralisation de la compétence ; il est impératif de substituer à l’allégeance du sang le culte du mérite. En restaurant la majesté du concours et l’anonymat de l’excellence, nous libérons le serviteur de l’État de sa dette originelle. Celui qui ne doit son ascension qu’à son seul labeur,  n’appartient plus à son clan ; il devient l’instrument exclusif de la loi, protégé par un statut que nulle injonction tribale ne saurait plus ébranler.
Parallèlement, la démocratisation de notre administration exige une rigueur nouvelle dans la dématérialisation des échanges, mais elle appelle surtout le contre-pouvoir d'une presse qui surveille et d'une justice qui interpelle. En chassant l’arbitraire des antichambres par la clarté du numérique et la traçabilité des deniers publics, nous réduisons l’espace où prospèrent les faveurs indues. Mais ce chantier institutionnel resterait vain s’il n’était soutenu par un nouveau contrat social. Le repli vers la tribu est souvent le cri de détresse de l'individu face à un État absent. Si la République garantit enfin à chacun, sans distinction de nom ou d'origine, une éducation d’élite, des soins dignes et une justice impartiale, alors le besoin viscéral de « placer un des siens » au sommet s’éteindra de lui-même, faute d'utilité.
L’alternative réside enfin dans cette « pudeur républicaine » évoquée plus haut, laquelle doit passer du statut d’exception individuelle à celui d’éthique de gouvernance. Il s'agit de bâtir un édifice où le bien commun n'est plus un butin que l'on se partage, mais un jardin que l'on cultive pour la postérité. En transformant notre culture de la prédation en une culture de la contribution, nous permettrons à ceux qui gravitent au sommet de ne plus voir le pouvoir comme une cime pour s'élever au-dessus des autres, mais comme un levier pour élever la nation tout entière. C’est à ce prix, par ce sursaut de dignité, que nous ferons sortir ce pays de l'ombre des lignages pour le conduire, enfin, vers la pleine lumière de la citoyenneté.

 

Eleya Mohamed