Situation socio-économique et perspectives dans le Sahel (suite et fin) Par M. Isselmou Ould Mohamed Taleb 

19 May, 2026 - 20:22

Les principaux défis de développement dans la région du Sahel

L’IDH dans la plupart des pays du Sahel est l’un des plus faibles au monde (voir plus haut). Pour espérer une amélioration, il faudra au préalable relever les défis suivants :

    1. L’amélioration de la gouvernance :  

Les capacités en matière de gouvernance sont en général faibles (voir plus haut). Entre une démocratisation de façade et les tentatives d’instauration d’un dirigisme qui se cherche au Mali, au Burkina Faso et au Niger, l’institution d’une gouvernance vertueuse de la vie publique nécessite une volonté politique et un contexte favorable.

    1. La valorisation du capital humain :  

La dynamique démographique au Sahel n’a pas été accompagnée par les investissements nécessaires dans l’éducation pour tirer profit du dividende démographique. Il en est de même pour la couverture des autres besoins sociaux de base (santé, accès à l’eau, assainissement, logement, énergie) qui demeure insuffisante. 

    1. La participation des femmes et des filles :

On note : i) Une forte influence des coutumes et des traditions sur les attitudes, comportements et mentalités des hommes et des femmes ; ii) Une forte influence des structures sociales traditionnelles et coutumières et qui limitent la capacité des Etats à mettre en œuvre leurs engagements régionaux et internationaux dans le domaine de la promotion et de la protection des droits des femmes et des filles ; iii) Une faible participation des femmes dans les instances de prise de décisions ; iv) Une forte déscolarisation des filles, une résurgence des pratiques coutumières néfastes, tels que le mariage des enfants et les mutilations génitales féminines ; v) Une présence féminine élevée dans le secteur informel, sans protection sociale, ni appui suffisant pour couvrir leurs besoins, notamment en matière d’encadrement, de formation, de financement et d’accès au crédit et aux marchés. 

d) La formation et l’emploi des jeunes  

Au Sahel, les jeunes ont des besoins croissants en termes de formations, d’emplois et d’opportunités. En Mauritanie, selon les données les plus récentes 44 % des jeunes de 14-35 ans ne sont ni en emploi, ni en formation (ONS, Enquête emploi 2017).

e) La modernisation et la diversification des économies  

La structure des économies de la région est caractérisée par : i) Un secteur primaire représentant jusqu’à 50% du PIB selon les pays mais vulnérable aux aléas climatiques et aux chocs exogènes ; ii) Un secteur industriel faible et iii) Un secteur tertiaire dominé par les pratiques informelles. 

f) L’échange inégal  

Il contribue à l’appauvrissement des pays sahéliens. Selon les données de la Banque mondiale, depuis 1990, le bénéfice annuel des pays du Nord provenant de transactions inéquitables représente 5,2 pour cent de leur PIB. 

  1. La mobilisation des ressources financières :  

Le sous-financement des pays du Sahel est lié à la faiblesse de l’épargne intérieure et aux difficultés d’accès au marché international des capitaux. L’architecture financière internationale induit des écarts de taux d’intérêts défavorables aux pays africains en général, Sahéliens en particulier.

  1. Le développement des infrastructures.  

Le sous-équipement en infrastructures (routes, chemin de fer, énergie, numérique, ports et aéroports) constitue un obstacle majeur à la croissance économique et au développement du secteur privé dans la région sahélienne. Le Sahel est l’une des régions les moins connectées d’Afrique, en termes d’infrastructures de transport et de communication. Selon la Banque Africaine de Développement (BAD), seuls 36% de la population sahélienne ont accès à l’électricité, contre 43 % en Afrique subsaharienne. En outre, le coût de l’électricité est deux fois plus élevé dans la région du Sahel que la moyenne mondiale (BAD, 2020). 

  1. La résilience par rapport aux chocs exogènes.  

Parmi les effets de la COVID19 sur la stabilité macroéconomique, on avait enregistré un recul de la croissance (de plus de 5% à moins de 1% selon les pays). Plus récemment, la guerre en Ukraine a renchéri les coûts de l’énergie, des engrais et des céréales. Il en est de même pour la guerre au Proche orient, ses répercussions et les graves menaces qui pèsent sur la stabilité de l’approvisionnement en énergie. 

  1. La gestion des ressources naturelles.

Dans la plupart des pays, les ressources naturelles minières et pétrolières sont exploitées par des compagnies étrangères qui contrôlent le processus depuis l’exploration jusqu’à l’exportation(1). Selon les pays, les retombées sont faibles en matière de recettes publiques, de contenu local et de dépenses sociales. Il s’agit d’une situation préjudiciable aux intérêts stratégiques des États aux plans économique et financier. Le rapport ITIE(2) 2024 pour la Mauritanie conclut que la contribution du secteur extractif au PIB a peu évolué au cours des année 2021-2024 : 20,93% en 2020 contre 19,39% en 2024. Sa contribution au budget de l’Etat a frôlé le quart des recettes budgétaires en 2024. La contribution du secteur extractif minier en 2024 aux exportations totales de la Mauritanie est de 77,89% reléguant ainsi, les exportations du secteur de la pêche à moins de 20%. En outre, les exportations de l’or ont dépassé celles du minerai de fer. Rapporté à la main-d’œuvre nationale, le pourcentage de l'emploi minier hors orpaillage est de 1,26% en 2024. Si on inclut l’orpaillage, il passe à 5,03% pour la même année. Pour autant, la SNIM (minerai de fer), ne consacre que 0,8% de son chiffre d’affaires aux dépenses sociales, devant MCM(3) (0,34%) et TMLSA(4) (0,12%). En moyenne, les trois compagnies minières ont consacré en 2024, seulement 0,41% de leur chiffre d’affaires aux dépenses sociales.

Face à ces défis, quel a été le bilan de la mise en œuvre des politiques publiques ?

L’analyse des bilans d’exécution des différents plans de développement disponibles fait ressortir : i) Un taux d’exécution qui oscille autour de 50 pour cent ; ii) Une dépendance de 50 pour cent par rapport au financement extérieur ; iii) Des effets négatifs liés aux chocs exogènes (la pandémie de la COVID19, les conflits mondiaux et le climat) ; iv) Une pénurie de données statistiques fiables et régulières pour, d’une part, faire des projections, et d’autre part, évaluer les résultats en fin de période ; v) Des problèmes d’exclusion, d’inégalité, de création d’emplois et de transformation ; vi) Une population régionale en croissance élevée ; vii) Des sécheresses récurrentes avec des effets négatifs sur le temps de reconstitution du cheptel après une sécheresse(5) et des pertes liées au changement climatique en Afrique de l’Ouest(6). 

La plupart des pays du sahel ont certes connu une relative stabilité macroéconomique et des taux de croissance relativement élevés au cours de la période 1990-2023 mais rares sont ceux qui ont pu atteindre les Objectifs millénaires pour le développement (OMD) au moment où la mise en œuvre des Objectifs de développement durable (ODD) rencontre de réels obstacles. On estime en effet, que 17 pour cent des cibles des ODD sont sur la bonne voie pour être atteints en 2030, alors que plus d’un tiers stagnent ou sont en régression. On invoque la pandémie COVID 19, l’escalade des conflits, les tensions géopolitiques et le chaos climatique croissant pour trouver des explications. 

 

Au plan continental, l’évaluation de la mise en œuvre de l’Agenda 2063 de l’Union Africaine a montré que le plan décennal n’a pas atteint ses objectifs et que la plupart des projets phares n’ont pas été réalisés. Il s’agit en particulier de l’objectif de « faire taire les armes en 2020 » ; de réaliser la grande muraille verte et le corridor transsaharien ; d’alimenter en eau le Lac Tchad. Seul le projet de la Zone de libre-échange africaine (ZLECAf) a connu quelques progrès…

IMT

 

 

Notes

1La Mauritanie a confié la commercialisation de sa quotepart dans le champ gazier GTA à … une filiale de BP.

2 Initiative pour la transparence dans les industries extractives

3 MCM a produit en 2024 du cuivre (18,2 tonnes) et de faibles quantités d’or (près d’une tonne) et d’argent (1,6 tonne)

4 Filiale de KINROSS (multinationale Canadienne), elle produit exclusivement de l’or (près de 20 tonnes exportées en 2024).

5 Il est estimé à 21 ans pour une réduction de 50 pour cent des troupeaux. Selon la Banque Africaine de Développement (BAD)

6Elles pourraient atteindre 3,8 pour cent du PIB régional et jusqu’à 11 pour cent du PIB d’ici 2100.