Takfir, antichambre de la violence/Par Mohamed El Mounir, universitaire, ancien fonctionnaire des Nations Unies

15 June, 2026 - 22:36

L'histoire récente de plusieurs pays nous offre une leçon cruelle, mais précieuse : la dérive vers la radicalisation violente ne surgit jamais du néant. Elle suit, à chaque fois, le même chemin balisé, celui de la banalisation progressive d'un discours jetant l'anathème sur les autres, les qualifiant, ensuite, de ‘mécréants’, avant de les exclure de la communauté des croyants. Ce glissement sémantique, qui peut paraître anodin à ses débuts, constitue en réalité le terreau à partir duquel germe la violence. Car lorsqu'un individu est désigné comme ‘kafir’, il n’y a souvent qu’un pas vers sa déshumanisation et vers les actes qui en découlent.

J’en étais moi-même témoin. Au détour de mon expérience professionnelle, j’ai pu assister, dans d’autres pays, à cette évolution lente, mais implacable. Des discours d'abord marginaux, qui taxaient de kafir leurs contradicteurs, puis une normalisation progressive du vocabulaire de l'exclusion, jusqu'à ce que des ‘illuminés’, acquis à cette logique, franchissent le seuil de la violence. C'est précisément en ma qualité de témoin ayant vu de près comment une société a pu se laisser gagner par cette tentation, que j’ai voulu tirer la sonnette d'alarme. Non par alarmisme, mais par devoir de lucidité envers mon pays et envers ceux qui, aujourd'hui, empruntent le même chemin sans en mesurer les risques.

J’ai écouté des messages sur les réseaux sociaux, qui n'hésitent pas à jeter l'anathème sur des personnes désignées comme ‘mécréantes’, confirmant l’inquiétante montée en puissance, dans notre société, du courant takfiri, animé par des individus qui s'arrogent le droit de juger, d'ostraciser et de condamner, au nom de ce qu'ils présentent comme l'Islam ‘orthodoxe’.

Qualifier de kufr l’attachement à la Déclaration universelle des droits de l'Homme pose des questions théologiques, politiques et sociaux graves. Il ne s'agit plus d'un simple désaccord intellectuel ou d’un débat de société, mais d’un conflit existentiel. Dans l'entendement de ces procureurs de la pensée, quiconque ne partage pas leurs vues est un ‘mécréant’ virtuel. Lorsque l’attachement aux droits de l’homme est assimilé à la négation de la foi, on ne débat plus d'idées, on disqualifie l'adversaire, fermant ainsi tout espace de discussion et ouvrant la voie à une logique d'excommunication, voire de violence physique.

Les conséquences d’une telle logique sont à la fois immédiates et concrètes. Toute réflexion sur des enjeux essentiels, telles que les libertés, les droits des femmes, la justice sociale ou la gouvernance, devient ainsi suspecte. De même, toute prise de position en faveur de normes universelles pourrait être immédiatement retournée contre son auteur. Il en résulte à la fois un appauvrissement du débat public et une fermeture brutale du champ intellectuel.

 

Trahison de la pensée islamique

Assimiler des instruments juridiques à une opposition à la religion, c'est réduire la tradition islamique à une lecture rigide. Or, celle-ci, comme toutes les grandes traditions religieuses et philosophiques, est marquée par une diversité féconde d'interprétations autour de la justice, des droits et de l'organisation de la cité. Ces apprentis-théologiens ne défendent pas l'Islam, mais une vision simpliste et populiste, qui en appauvrit la culture.

Le recours au registre du ‘kufr’ n'est pas non plus une abstraction théorique. Historiquement, une telle qualification a souvent servi de justification à l'exclusion, à la stigmatisation, et parfois à la violence contre tous ceux considérés comme hors du cadre dominant.

Il faudrait également noter la contradiction dans laquelle s'enferment les promoteurs de la pensée takfiri. Alors qu'ils évoluent dans des sociétés structurées par des normes juridiques et institutionnelles, qui les protègent et leur permettent de s’exprimer, ils les utilisent, paradoxalement, pour mieux les détruire.

 

Banalisation du terrorisme intellectuel

Sans en prendre pleinement conscience, nous subissons un terrorisme intellectuel qui se banalise dangereusement. Ce dernier est porté par cette minorité agissante, qui prospère grâce aux espaces de liberté offerts par les réseaux sociaux, pour imposer sa lecture de l'Islam. À l'ombre de ce discours se dissimule une idéologie sectaire qui, si elle s'imposait, enfermerait la société sous une chape étouffante.

Ce courant revendique le monopole de la défense des symboles de l'Islam par la surenchère, la stigmatisation et la violence verbale. Sa stratégie est de disqualifier toute expression alternative et parasiter le débat public par une lecture manichéenne, semant le doute sur nos valeurs et fragilisant notre cohésion sociale. Nous devons nous y opposer ; non par idéologie, mais par nécessité.

 

Consolider le front intérieur

Cette nécessité est d'autant plus impérieuse que notre pays pâtit de vulnérabilités réelles, que nous ne pouvons-nous permettre d'ignorer. La Mauritanie n'est pas une île, mais un pays située dans une région en proie à une déstabilisation durable. À nos frontières et au-delà, les groupes extrémistes violents étendent leur emprise territoriale, intensifient leurs opérations et renforcent leur capacité de recrutement. Le Mali, le Burkina Faso, le Niger ont vacillé sous le coup d'une violence qui se nourrit du désespoir, de la marginalisation et des fractures identitaires que le discours radical contribue à creuser.

La Mauritanie a jusqu'ici résisté. Cette résilience est le fruit d'un effort collectif : sécuritaire, certes, mais aussi et surtout social, religieux et intellectuel. Elle repose sur un Islam profondément ancré dans une tradition de tolérance, de dialogue et de coexistence, forgée au fil des siècles. C'est cet héritage que les tenants du discours radical cherchent à saper, en lui substituant une lecture étriquée, rigide et agressive.

Or, le front intérieur ne se consolide pas seulement par la force, mais aussi par la qualité du débat public, la solidité des institutions, et la confiance entre l’Etat et les citoyens. Lorsque des voix radicales imposent l'anathème au détriment du débat, elles fragilisent précisément ce front. Ce faisant, elles offrent à l’extrémisme violent un terrain fertile, celui d'une société divisée, aux repères brouillés, où la modération est assimilée à la trahison et où la violence est légitimée.

Laisser libre cours à ces discours représenterait un risque majeur pour la paix sociale. Il ne s’agit pas d’une question abstraite de liberté d'expression ou de théologie, mais d’un problème de sécurité nationale et de survie collective. Une société qui tolère que le débat soit confisqué par une minorité de radicaux populistes est une société qui s'affaisse, au moment où elle devrait faire preuve de vigilance. La Mauritanie mérite mieux.

Soyons clairs sur ce que nous défendons. Oui, nous revendiquons notre spécificité irréductible face aux prétentions ‘universalistes’ qui prétendent nous dicter les limites de notre foi. Oui, nous récusons toute conception absolue de la liberté de pensée et d'expression, qui ne sauraient être exercées sans garde-fous. Oui, le sacré est une ligne rouge, et tout propos blasphématoire devrait être puni, sans concession ni faiblesse. Mais nous refusons que des ‘muftis’ populistes autoproclamés confisquent le débat. Nous refusons qu'ils l'instrumentalisent pour imposer leur vision, semer la division et fragiliser la résilience de notre société.

Nous avons besoin de débattre dans la sérénité. Sans surenchère, ni anathème. Diaboliser ses adversaires politiques, c'est transgresser les règles du débat public. En politique, autant il est légitime de s'opposer et de critiquer, autant il n'est pas permis d'ostraciser. Tout débat doit s’imposer des lignes rouges à ne pas franchir. C'est une question de respect mutuel, mais aussi de paix sociale.