La chanson du troisième mandat et celle du dialogue/Par Ahmed Salem Elmoctar-Cheddad

22 June, 2026 - 08:26

Troisième mandat, deuxième mandat, premier mandat… Au fond, nous avons surtout vécu l’ère du « zéro mandat » : celle où le peuple n’a jamais véritablement exercé son pouvoir.
Franchement, qu’est-ce qui a fondamentalement changé chez nous d’un mandat à l’autre ?
 

Une histoire américaine
L’origine de la limitation des mandats présidentiels à deux remonte principalement à l’expérience politique américaine. Après avoir dirigé les États-Unis pendant quatre mandats consécutifs (1933-1945), Franklin D. Roosevelt suscita un vaste débat sur les risques liés à la concentration du pouvoir. En réaction, le 22e amendement de la Constitution américaine fut adopté par le Congrès en 1947 et ratifié en 1951. Il interdit à une même personne d’être élue président plus de deux fois.
 

Une inspiration tronquée
Ce principe inspira ensuite de nombreuses constitutions à travers le monde. Il visait à prévenir la personnalisation du pouvoir, favoriser l’alternance démocratique, réduire les risques d’autoritarisme et renforcer les institutions plutôt que les individus.
Mais en Afrique, lequel de ces objectifs a réellement été atteint ?
La personnalisation du pouvoir demeure la règle. L’alternance démocratique reste l’exception. L’autoritarisme continue de marquer la vie politique de nombreux États. Quant aux institutions, elles ont souvent été affaiblies, marginalisées ou vidées de leur substance, à l’exception notable de l’institution présidentielle.
Partout, ou presque, les dirigeants recourent aux révisions constitutionnelles pour contourner les limitations de mandats. Les serments prêtés sur le Coran ou l’Évangile sont souvent sacrifiés sur l’autel des ambitions politiques.
Comme nos dialogues nationaux, nos constitutions sont manipulées selon les besoins du moment.
Pourtant, le fond du problème est ailleurs.
Depuis les indépendances, nos États ont hérité du système colonial une élite politico-administrative qui se reproduit continuellement au pouvoir. Avant comme après les processus dits démocratiques, nos chefs d’État ont souvent gouverné en maîtres absolus.
Qui était notre maître hier ? Qui l’est aujourd’hui ? Qui le sera demain ? Voilà la question essentielle.
Certes, le processus démocratique a apporté des avancées importantes en matière de libertés publiques. Mais il a largement échoué dans son objectif principal : démocratiser véritablement les institutions.
 

Un système pourri
Chaque président s’entoure de clans politiques et économiques chargés d’assurer la pérennité de son pouvoir. Le peuple, lui, demeure spectateur d’une scène soigneusement mise en scène pour ne jamais troubler la tranquillité des gouvernants.
Sous Maouiya, on nous parlait de culture, de savoir, de lecture et de livre, tandis que le pillage des ressources nationales se poursuivait à tous les niveaux.
Sous Aziz, les diversions prirent d’autres formes : changement du drapeau, modification de l’hymne national, polémiques identitaires, débats sur la résistance nationale ou encore initiatives religieuses (comme l’impression d’un exemplaire du Coran) à forte portée symbolique.
Aujourd’hui, le président Ghazouani semble avoir remis au goût du jour une vieille recette politique : le dialogue. Une méthode éprouvée pour occuper l’opinion publique pendant que les véritables problèmes demeurent sans réponse.
 

Des essais timides
De temps à autre, certains dirigeants africains tentent timidement de remettre en cause les mécanismes du système néocolonial. Ils sont alors rapidement rappelés à l’ordre par les puissances et les intérêts extérieurs dont dépend encore largement leur survie politique.
Imaginons un instant que la Mauritanie décide de transformer localement son minerai de fer afin de produire elle-même les matériaux qu’elle importe aujourd’hui à prix élevé. Une telle initiative bouleverserait bien des intérêts établis.
 

Une pourriture universelle
Le système économique international demeure profondément inégalitaire. Il fonctionne avec efficacité précisément parce qu’il est conçu pour servir les intérêts des grandes puissances économiques et des multinationales qui dominent le marché mondial.
Pour assurer la pérennité de ce système, nos gouvernants recourent à des artifices variés : dialogues sans fin, recyclage des mêmes figures politiques, promesses répétées, distributions ponctuelles d’aides sociales et campagnes de communication savamment orchestrées.
 

Une corruption locale endémique
Pendant ce temps, plus de soixante ans après l’indépendance, une grande partie de notre population continue de vivre dans une précarité que l’on croyait réservée aux années de grande sécheresse.
La corruption, quant à elle, est dénoncée depuis toujours. Tous les régimes l’ont condamnée ; aucun n’a réussi à l’éradiquer. Les coups d’État eux-mêmes ont souvent été justifiés au nom de la lutte contre ce fléau.
Ainsi, nous peinons à innover. Nous reproduisons les mêmes pratiques, les mêmes discours et les mêmes mécanismes de domination.
À l’approche de chaque échéance politique majeure, les vieilles méthodes réapparaissent : recyclage d’anciens responsables, retour de figures discréditées, promesses de réformes jamais réalisées.
 

La remise en cause
Pourtant, partout dans les anciens espaces d’influence française en Afrique, une remise en cause profonde du système hérité des indépendances est en cours. Les peuples réclament davantage qu’un simple changement de dirigeants : ils demandent un changement de système.
Ils ne contestent plus seulement les gouvernants ; ils remettent également en question certaines oppositions traditionnelles qu’ils considèrent comme des composantes du même dispositif.
Alors, de grâce, cessez de vouloir distraire l’opinion avec le recyclage perpétuel des mêmes acteurs politiques. Le niveau de conscience populaire a considérablement évolué.
 

Notre rêve
Peut-être verrons-nous émerger demain un jeune réformateur capable de rompre avec les pratiques du passé, un dirigeant inspiré par les grandes expériences de transformation qu’ont connues d’autres nations.
Et qui sait ? Peut-être même que le président Ghazouani nous surprendra, pourquoi pas ces jours-ci, en engageant les réformes profondes que beaucoup n’osent plus espérer ou nous déblayer le terrain pour le citoyen idéal recherché!
Après tout, l’histoire réserve parfois des surprises que la politique semblait rendre impossibles.