« Mettre fin aux agissements » de Biram ?  Une fausse solution à une vraie question /Par Ahmed Salem Elmoctar- Cheddad

27 July, 2026 - 17:55

« Il est temps de mettre fin aux agissements antinationaux du personnage Biram Dah Abeid », écrivait, il y a quelques jours, un certain Seyid Ould Elgheylani. L’idée est développée avec passion dans un français plutôt soutenu. Monsieur Ould Elgheylani s’en prend à Biram Dah Abeid sans ménagement. Pour se faciliter la tâche, il l’isole de son groupe, de son milieu et de son contexte.
Juriste, paraît-il, de profession, M. Elgheylani semble avoir été motivé dans son article par le récent sit-in organisé au siège du Parlement par deux députées appartenant à la sensibilité IRA de Biram Dah Abeid.
Pour « mettre fin aux agissements » de Biram, le juriste devenu, pour l’occasion, analyste politique, n’avance pourtant aucune proposition concrète. Il se contente d’exprimer son indignation devant ce qu’il considère comme une atteinte à une démocratie mauritanienne qu’il présente comme irréprochable. Sa seule suggestion consiste à réclamer une commission d’enquête qui viserait, à l’évidence, à sanctionner deux députées déjà traînées dans la boue par une certaine opinion chauvine et suprémaciste.
Comme le dit le proverbe : « Qui veut tuer son chien l’accuse de la rage. » En matière de chasse également, pour faciliter l’attaque de sa proie, on cherche d’abord à l’isoler de son groupe ou de sa meute.
Monsieur Elgheylani sait parfaitement que les autorités auxquelles il s’adresse n’ignorent nullement l’importance que représente Biram Dah Abeid sur la scène politique nationale. Combien de fois celui-ci a-t-il connu la prison, la torture et les privations sous le régime de l’ancien président Aziz ? Rien de tout cela ne l’a empêché d’accéder au Parlement, les mains encore ligotées, porté par les suffrages de nombreux sympathisants.

 

Qui veut tuer son chien….

Monsieur Elgheylani ne peut davantage ignorer les scores plus qu’honorables officiellement reconnus à Biram Dah Abeid lors des différentes échéances électorales, notamment présidentielles. Un personnage d’une telle stature mérite le respect, y compris de la part de ceux qui ne partagent pas toutes ses positions. C’est, en tout cas, mon cas.
Les mesures répressives n’ont jamais constitué une réponse durable à une question aussi profonde que la question haratine. Ce que certains milieux du pouvoir, ou proches de celui-ci, disent aujourd’hui de Biram, d’autres l’ont déjà dit hier des précédents leaders de cette même sensibilité. Je pense à Boydiel Ould Houmeïd avant son ralliement au pouvoir, à la suite de son opposition à la grève générale décrétée par l’UTM encore militante en 1991. Je pense à Messaoud Ould Boulkheir avant son alliance avec le tandem électoral Aziz-Sidioca durant la transition de 2005 à 2007. Et, au-delà de notre pays, je pense à des milliers d’exemples similaires à travers l’histoire et la géographie.
L’action militante de la sensibilité El Hor d’hier, devenue aujourd’hui IRA, n’a jamais cessé après le départ de tel ou tel dirigeant. Les mouvements survivent souvent aux hommes lorsque les causes qui les ont fait naître demeurent intactes.
Monsieur Elgheylani ferait mieux de méditer un autre proverbe : «Couper l’herbe sous les pieds de quelqu’un. » Voilà ce qu’est, en réalité, une politique efficace. Les responsables politiques les plus habiles cherchent moins à éliminer les porte-voix qu’à supprimer les raisons de leur succès.
L’histoire de notre pays en offre plusieurs illustrations.
Dans les années cinquante, la France coloniale s’est résolue à accorder des indépendances politiques formelles à ses anciennes colonies d’Afrique occidentale, dont la Mauritanie. Elle ne pouvait plus résister à la montée des mouvements indépendantistes, certains ayant déjà pris les armes, comme au Vietnam, en Algérie ou au Cameroun, tandis que d’autres s’y préparaient. Cette indépendance, même imparfaite, représentait alors une conquête politique majeure qui affaiblit naturellement les mouvements indépendantistes les plus radicaux au profit de partis plus proches des autorités coloniales.

 

Le pays à la croisée des chemins

Le même phénomène s’est reproduit au début des années 1970. Sous la pression militante du MND, le gouvernement de Mokhtar Ould Daddah finit par satisfaire l’essentiel des revendications souverainistes  comme la révision des accords de coopération avec la France, la création de l’ouguiya, la nationalisation de la MIFERMA, la réforme de l’enseignement.
Le MND fut alors contraint d’applaudir ces avancées. Les contester aurait objectivement servi les intérêts de la France dans le bras de fer engagé avec la Mauritanie. Ahmed Ould Mohamed Saleh, alors le dur ministre de l’Intérieur, parlait d’« enlever cette massue » (« Attach Elaalba ») dans un document confidentiel destiné à apaiser ceux qui demeuraient attachés à la « mère française ».
Ainsi, le MND fut, à son tour, rattrapé par le verdict de l’histoire. Il perdit le terrain sur lequel il avait construit sa force militante. Mais la Mauritanie, elle, y gagna. Et c’est bien cela qui compte.
Il est donc vain de croire que l’on résoudra la question haratine en «mettant fin aux agissements » d’un Biram Dah Abeid. Tant que cette question continuera d’être mal gérée et que le pouvoir persistera dans certaines maladresses, de nouvelles figures émergeront inévitablement pour porter les mêmes revendications.
Aujourd’hui, notre pays est à la croisée des chemins. Il a besoin d’une initiative forte, à la mesure du « bâton de Moïse », capable d’ouvrir une voie nouvelle.
Puisse le président Ghazouani prendre pleinement conscience de la responsabilité historique qui est aujourd’hui la sienne.  Puisse-t-il surprendre le pays par des mesures courageuses ouvrant des perspectives claires, justes et rassurantes pour l’avenir. L’opinion l’attend surtout en matière de lutte efficace contre la corruption, la question haratine et le passif humanitaire.
Le véritable pari consisterait à faire, de préférence, considérant l’urgence, en dehors du cadre d’un dialogue tant annoncé mais tant reporté, les sacrifices politiques nécessaires afin de s’attaquer aux causes profondes plutôt qu’aux seuls symptômes. C’est à ce prix que la Mauritanie pourra transformer une crise récurrente en une opportunité historique de réconciliation nationale.
NB- saluons pour l’occasion la remise en cause par le président Ghazouani de la loi sur les symboles au cours de sa dernière conférence de presse!