
On reconnaît un pouvoir qui doute à ce qu'il s'efforce de cacher. En Mauritanie, il suffit d'observer les gestes du régime lorsqu'il se sent menacé pour deviner ce qu'il redoute le plus. Depuis des décennies, tous les gouvernements qui se sont succédé pratiquent le même réflexe. Dès que la question haratine s'invite dans le débat public, dès que la colère monte, ils sortent de leurs cartons quelques noms, quelques nominations, quelques visages. Toujours les mêmes gestes, toujours au même moment, comme un automate programmé pour survivre plutôt qu'un État programmé pour servir.
Cette stratégie est d'abord un aveu. Si le pouvoir éprouve le besoin de chercher des Haratines à promouvoir, c'est qu'il reconnaît, en creux, qu'il existe un problème haratine en Mauritanie. Pourquoi, sinon, cette fièvre subite de représentation qui le saisit chaque fois que la pression s'intensifie ? Un pouvoir qui n'aurait rien à se reprocher n'aurait rien à réparer. Un pouvoir qui ne se sentirait pas coupable n'aurait pas besoin de se donner bonne conscience.
Mais ce mécanisme poursuit un objectif plus précis. Depuis l'émergence de l'IRA sur la scène nationale, le pouvoir a cru pouvoir endiguer la progression politique du mouvement en élevant quelques Haratines à des fonctions importantes. Le calcul est transparent, presque naïf : faire croire que le problème est résolu par des promotions individuelles, diviser l'électorat, affaiblir l'alternative en la privant de ses meilleurs soutiens. C'est la vieille ruse des pouvoirs qui ne savent pas gouverner : ils distribuent des places pour ne pas avoir à distribuer des droits.
Des places plutôt que des droits
Les faits, pourtant, les démentent. Élection après élection, malgré ces nominations, le soutien au mouvement n'a cessé de croître. Les Mauritaniens ne se contentent plus de symboles ni de parcours individuels présentés comme des victoires collectives. Ils ont compris qu'aucune promotion individuelle ne remplace une politique de justice. Ils ont appris que la vitrine ne fait pas la maison.
Cette logique n'a d'ailleurs pas épargné les institutions les plus exposées. Avec le temps, le pouvoir a ciblé méthodiquement les postes les plus sensibles, précisément là où se jouent les questions de droits humains, de justice et les dossiers politiquement dangereux : la Commission nationale des droits de l'homme, l'Instance de lutte contre la traite des personnes, l'Instance de prévention de la torture, le ministère de la Justice. Au moment même où des procédures visaient des militants de l'IRA ou des défenseurs des droits, des magistrats ou des responsables issus des communautés concernées se retrouvaient en première ligne, comme pour répondre aux critiques avant qu'elles ne soient formulées. Une mise en scène, plus qu'une politique.
Car le pouvoir semble croire que la visibilité de quelques visages suffit à répondre aux accusations d'injustice. Cette illusion ne résiste pas à l'examen. La présence de quelques personnalités haratines aux postes de commande ne démontre ni que les inégalités ont disparu, ni que les discriminations n'existent plus, ni que les citoyens jouissent enfin des mêmes droits. Elle démontre seulement que le pouvoir sait où placer ses pions. C'est le contraire d'une politique. C'est l'art de l'esquive.
L’art de l’esquive
Weber distinguait naguère la domination traditionnelle, fondée sur l'allégeance à des groupes et des personnes, de la domination légale-rationnelle, fondée sur des règles impersonnelles. La Mauritanie demeure prisonnière de cette transition inachevée, suspendue entre les deux, chaque nomination communautaire la retenant un peu plus dans la première. Aucune nomination, aussi symbolique ou aussi savamment placée soit-elle, ne remplacera jamais une politique de justice et d'égalité.
L'École nationale d'administration en offre la preuve la plus cruelle. Créée pour former par le concours et le mérite les futurs cadres de l'État, elle voit chaque année des jeunes Mauritaniens consacrer des années d'efforts dans la conviction que leurs compétences leur ouvriront les portes de la fonction publique. Beaucoup découvrent, une fois diplômés, que l'excellence ne suffit pas. Les recrutements obéissent à d'autres logiques, où les équilibres tribaux, communautaires ou clientélistes prennent le pas sur les qualifications. Lorsque le mérite cesse d'être le principal critère d'accès aux responsabilités, c'est la confiance dans l'État qui s'effondre. Une République qui ne récompense plus l'effort finit par décourager ses meilleurs talents. Certains en viennent à demander la dissolution de l'ENA, non parce qu'ils contestent la nécessité de former une haute fonction publique, mais parce qu'ils constatent que cette formation ne garantit plus un accès équitable aux responsabilités.
En quoi la nomination d'un Haratine à un poste de responsabilité change-t-elle la vie des habitants des adwaba ou des quartiers populaires ? En quoi permet-elle à un enfant des périphéries de Nouakchott d'accéder à une école de qualité? En quoi améliore-t-elle l'accès aux soins, à l'eau, à l'électricité ou à un emploi ? Et, au fond, en quoi le fait que le président et le Premier ministre soient issus de la communauté maure a-t-il, à lui seul, changé le sort des milliers de Mauritaniens maures qui vivent dans la pauvreté ? Si l'appartenance communautaire d'un dirigeant suffisait à transformer une condition sociale, cela se saurait depuis longtemps. La réponse est simple : elle ne change rien. Elle produit un effet d'affichage. Elle ne transforme rien de la vie quotidienne des Mauritaniens.
Préserver le statu quo
Ce pouvoir ne cherche pas à transformer le pays. Il cherche à préserver le statu quo et à assurer sa propre pérennité en administrant, avec méthode, les équilibres communautaires. Sa logique consiste à distribuer quelques postes pour calmer les frustrations et à neutraliser ceux qui incarnent une véritable alternative. Ce n'est pas une gouvernance tournée vers les problèmes structurels de la Mauritanie. C'est une gouvernance tournée vers sa propre survie. Ibn Khaldoun décrivait l'assabiya, cette solidarité de groupe qui fonde le pouvoir dans les sociétés prémodernes, et observait qu'un pouvoir bâti sur elle finit toujours par s'épuiser. La Mauritanie contemporaine n'a pas quitté cette logique. Elle l'a seulement maquillée.
Cette vision communautaire confirme une logique de dosage clientélaire érigée en mode de gouvernement. Au lieu de construire une République de citoyens, le pouvoir entretient une République de clientèles. Il révèle ainsi une profonde incompréhension des aspirations du peuple mauritanien. Les citoyens ne réclament pas des nominations symboliques. Ils réclament la justice, l'égalité devant la loi, des institutions impartiales, un règlement définitif des passifs pendants, une lutte réelle contre l'esclavage et ses séquelles, contre la corruption, contre la pauvreté et le chômage, des services publics qui fonctionnent et un avenir pour leurs enfants.
Une République moderne ne gouverne pas des communautés. Elle gouverne des citoyens. Tocqueville voyait dans l'égalité des conditions le moteur de la démocratie moderne, non l'égalité des groupes, mais l'égalité de chaque individu devant la loi et devant les institutions. Arendt distinguait le pouvoir authentique, qui naît de l'action commune de citoyens libres, de la simple domination, qui repose sur la soumission organisée. Ce que pratique le pouvoir mauritanien relève de la seconde catégorie, habillée du vocabulaire de la première. Fukuyama, enfin, a montré que la qualité d'un État ne se mesure pas au nombre de communautés représentées, mais à sa capacité impersonnelle à faire respecter la loi de la même manière pour tous, y compris pour ceux qui gouvernent.
C'est précisément ce que la Mauritanie n'a jamais bâti.
Le combat que nous menons n'a jamais eu pour objectif de remplacer une élite par une autre, ni une communauté par une autre. Notre ambition est plus haute: bâtir une Mauritanie où chaque citoyen, quelle que soit son origine, bénéficie des mêmes droits, des mêmes chances et de la même dignité. C'est pourquoi nous refusons la politique des vitrines et des symboles. Aucune nomination ne peut être justifiée autrement que par la compétence, le mérite et l'intégrité. Ce que nous combattons, ce n'est pas la présence de telle ou telle communauté dans les institutions. C'est la cooptation lorsqu'elle remplace le mérite et sert d'alibi à l'absence de réformes.
Abandonner la logique des dosages
Cette rupture, nous ne la proposons pas dans l'abstrait. Nous la voyons déjà à l'œuvre dans le pays réel, dans la colère qui monte et dans l'espérance qui grandit.
Nous prenons aujourd'hui, devant le peuple mauritanien, un engagement solennel. Lorsque vous nous accorderez votre confiance, nous mettrons définitivement fin à cette pratique qui consiste à répartir les responsabilités selon les appartenances tribales, ethniques ou communautaires. Sous mon autorité, nul ne sera nommé parce qu'il appartient à telle tribu, à telle région ou à telle communauté. Les nominations relèveront exclusivement de la compétence, du mérite, de l'intégrité et du service de l'intérêt général. Chaque Mauritanien aura les mêmes chances d'accéder aux responsabilités de l'État, sans privilège ni discrimination.
Notre pouvoir ne sera pas celui des quotas communautaires ni des équilibres artificiels. Il sera celui de la citoyenneté, de l'État de droit, de l'égalité des chances et de la justice. Car la Mauritanie n'entrera pleinement dans la modernité politique que le jour où elle abandonnera, définitivement, la logique des dosages et des équilibres communautaires, au profit d'une République de citoyens libres et égaux.
2029 ne sera pas une élection comme les autres. Ce ne sera pas un simple choix d'homme ou de parti. Ce sera un choix de civilisation politique : celui entre un État qui compte ses citoyens par tribus, par régions et par communautés, et une République qui ne compte plus que des citoyens égaux devant la loi. Aucun pays ne s'est jamais grandi en gérant ses fractures. Tous ceux qui ont duré l'ont fait en les dépassant.
Je ne serai pas le président d'une communauté contre une autre. Je serai le président de tous les Mauritaniens. Mon seul parti pris sera celui de la justice. Ma seule préférence sera celle de la compétence. Ma seule loyauté sera envers la République. Je n'aurai qu'une seule Nation à servir : la Mauritanie, une, indivisible, et enfin réconciliée avec chacun de ses enfants.
Car l'histoire ne retiendra pas le nombre de communautés représentées dans les gouvernements. Elle retiendra le jour où la Mauritanie aura cessé de gérer des communautés pour enfin gouverner des citoyens. Elle retiendra le nom de celui qui aura eu le courage de dire : assez des appartenances primordiales, place à la République. Assez des calculs, place aux droits. Assez des dosages, place à l'égalité. Le peuple mauritanien est mûr pour cette vérité. Il attendait seulement qu'on la lui dise.
Biram Dah Abeid




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