Etude adressée à S.E.M le président de la République: Pour une structure autonome, chargée de la prospective et de la collecte des idées/Par Moussa Hormat – Allah, professeur d'université, lauréat du Prix Chinguitt

23 August, 2026 - 23:46

Monsieur le Président,

On dit souvent que "les idées gouvernent le monde." Cette citation d'Auguste Comte, le père de la sociologie est l'un des concepts clés de toute science, notamment de la science politique. En effet, l'appel à l'intellect est à la base de tout progrès humain. C'est d'abord dans la tête que l'on conçoit tout processus qui conduit à des résultats probants. Quel que soit le domaine considéré, il s'agit d'un processus incontournable : de l’invention de la roue à Internet en passant par la célèbre pomme de Newton.  

La science politique n'échappe pas à cette vérité. Elle permet d'analyser tous les aspects inhérents au fonctionnement et à la gouvernance de l'État. Elle permet aux dirigeants de conduire les affaires d'un pays en mettant à leur disposition les moyens d'appréciation d'une situation donnée, politique, économique, sociale, sécuritaire ou géopolitique.

La prospective constitue, sans doute, le plus important de ces moyens d'appréciation. En effet, dans tout processus de décision, le recours à la prospective est devenu incontournable. Car la prospective favorise la prise en compte de l'avenir dans les décisions du présent. Elle permet d'anticiper les événements et de se faire une idée précise sur leur évolution probable. On ne peut que rappeler encore cette évidence : en science politique, les forces brutes, économiques, financières, militaires… sont impuissantes si elles ne sont pas guidées par une vision sous-tendue, au départ, par une réflexion.

Sortir de la léthargie ambiante

Dans cette optique, et au-delà du confort passager du moment et du discours des professionnels du boniment et autres thuriféraires, il est permis de réfléchir sur des propositions novatrices susceptibles de sortir l'État de la léthargie ambiante et de le mettre à l'abri des périls, réels ou latents, qui se profilent à l'horizon.

A cette fin, nous proposons une piste de réflexion dont l'exploration pourrait s'avérer utile. Cette proposition que nous soumettons à votre appréciation pourrait surprendre. Elle pourrait même être balayée d'un revers de la main comme étant une simple vue de l'esprit. Elle répond pourtant à une exigence devenue centrale dans les Etats modernes : anticiper plutôt que subir. Dans un contexte national particulièrement sensible - et c'est là un euphémisme -, son auteur pense qu'elle pourra, in fine, s'avérer utile, voire féconde. C'est pourquoi on ne perd rien à la passer en revue en lui accordant l'attention qui sied à ce genre de construction intellectuelle dont l'objectif premier est de garantir l'unité nationale et la pérennité de l'État.

Pour peu qu'on se place dans une optique prospective et qu’on sorte des sentiers battus et rebattus, tout analyste averti conviendrait que l'État ne peut plus continuer à fonctionner avec un logiciel qui date du siècle dernier.

Que faire ? D'abord, un triste constat. Sur beaucoup de plans, la Mauritanie, malgré ses immenses richesses, comparée à ses voisins, continue de faire du sur-place. Un peu comme si tout s'est figé, en l'absence d'une boussole pour indiquer la bonne direction.

Cet état des choses perdure depuis, déjà, de longues décennies. En effet, en l'absence de toute stratégie, les régimes qui se sont succédé - à de rares exceptions près - ont préféré naviguer à vue. Les problèmes n'ont fait que s'accumuler et se superposer sur fond de tensions interethniques, de corruption, de gabegie et d'un enrichissement illicite démesuré.

Pour redresser la barre, la Mauritanie devra s'ébrouer et se soustraire au carcan stérile de l'immobilisme et de la mauvaise gouvernance qui obèrent tout développement. Le temps des rustines et autres saupoudrages est révolu. Sortir le pays de cette situation déplorable exige de faire appel à l'intelligence de tous, notamment à celle des élites de tous bords.

L’unité responsable de la prospective

C'est précisément dans ce cadre que nous livrons ici une contribution qui aura, peut-être, le mérite d'ouvrir le débat. De quoi s'agit-il ? Il s'agit de créer au plan national une structure autonome, chargée de la prospective et de la collecte des idées. Une structure qui sortira de la pesanteur de la bureaucratie et qui aura à canaliser les initiatives.

Chacune des composantes de ce binôme aura une tâche bien définie. L’unité responsable de la prospective aura en charge la mise en place d’une stratégie pour sérier les menaces à court et moyen termes. Son travail consistera, à partir de l'appréciation d'éléments présents ou prévisibles, à faire des simulations pour leur trouver les parades appropriées. En d'autres termes, se projeter dans un avenir plus ou moins proche pour anticiper et annihiler ces menaces qui pourraient affecter les intérêts ou la bonne marche de l'État.

Pour ce faire, il faudra un staff très étoffé. Il s'agira de trouver des universitaires, triés sur le volet, pluridisciplinaires, exempts de toute complaisance et possédant une certaine maturité d’esprit. Les intéressés devront, par ailleurs, remplir les conditions suivantes :

* Avoir une connaissance fine des problèmes du pays ;

* Un sens aigu de la prospective ;

* Une propension naturelle pour la recherche ;

* Une bonne connaissance des 4 pays limitrophes de la Mauritanie : données politiques, économiques, sociales, sécuritaires et militaires ;

* Une connaissance de la scène internationale, notamment les principaux problèmes géopolitiques et géostratégiques qui pourraient avoir une incidence éventuelle sur notre pays.

Le champ d'investigation de l'unité chargée de la prospective couvrira plusieurs domaines : institutionnel, identitaire, politique, économique, social, sécuritaire.

Chaque fois que se profile une menace de quelle nature qu'elle soit, son rôle sera de proposer la parade appropriée. Elle sera une instance de veille permanente, surveillant tous les voyants d'un tableau de bord à la recherche de la moindre alerte. Une synthèse régulière sera faite au chef de l'État sur les tenants et aboutissants de chaque situation.

L’unité en charge de la collecte des idées

La deuxième composante du binôme, à savoir la collecte des idées, aura, pour sa part, une tâche bien définie. Elle servira de creuset pour recueillir, précisément, les idées venant de partout. Un rappel : Toutes les découvertes scientifiques ou les transformations politiques successives intervenues en sciences humaines sont, au départ, à l'origine d'une réflexion qui a germé dans l'esprit de leur auteur.

Cette unité a pour objectif de recueillir, par tous moyens (WhatsApp, la poste ou autres canaux) les idées susceptibles d'être retenues. Certaines de ces idées seront exploitables à court terme, d'autres pourraient alimenter la réflexion de l'unité en charge de la prospective.

Ces initiatives qui font appel à l'intelligence de tous pourraient s'avérer fort utiles. Cela peut aller d'une simple suggestion pour améliorer les prestations, au quotidien, d'un service public, jusqu'à évoquer une piste pour solutionner un problème national majeur qui se pose ou peut se poser pour le pays.

Ces "assistants" pourraient être rémunérés en fonction de l'importance de leur contribution par un fonds spécial, dédié à cet effet. Un peu à la manière d'un Prix national.

Une fois de plus, ce sont les idées qui donnent naissance aux projets. A titre d'exemple, deux initiatives qui ont reçu, toute proportion gardée, une application sur le terrain. L'une sur le plan commercial, l'autre sur le plan politique. Dans le premier cas, une banque de la place a eu la bonne idée de mettre en pratique, avec beaucoup de succès, une invention d’un jeune chercheur. Dans le deuxième cas, l'indépendance de la Mauritanie est, à l'origine, un concept qui a germé dans l'esprit des pères fondateurs avant de se transformer en réalité.

Il va sans dire que ces deux exemples ne peuvent pas être placés sur la même échelle. Cependant, ils montrent l’importance de l’apport intellectuel à tous les niveaux de la conception.

Les ressources naturelles peuvent s’épuiser, en revanche, les idées se renouvellent sans cesse. Avec la création d’une structure pour les susciter et les canaliser, on dote la Mauritanie d’un outil stratégique durable pour mieux préparer l’avenir.

                        Haute et respectueuse considération.