École mauritanienne : un défi partagé, une refondation urgente

23 August, 2026 - 23:52

L’éducation est bien plus qu’une simple transmission de savoirs : elle est le socle sur lequel se bâtissent la cohésion sociale, la citoyenneté éclairée et la prospérité durable des nations. Partout dans le monde, elle incarne le principal levier d’égalité des chances et d’émancipation individuelle. Dans un contexte mondial marqué par des mutations technologiques rapides et des défis économiques inédits, la qualité de l’enseignement est devenue l’étalon de mesure de la résilience d’un pays. En Mauritanie, ces principes universels se heurtent à une réalité contrastée. Si des efforts indéniables ont été consentis ces dernières années pour élargir l’accès à l’école, les résultats récents – notamment le taux de réussite de 13,56 % à la première session du baccalauréat 2026 – invitent à une humilité collective. Loin d’être un verdict sans appel, ce chiffre est un signal d’alarme qui nous appelle à une réflexion approfondie sur les finalités et les moyens de notre système éducatif, afin que celui-ci réponde pleinement à sa mission de formation des générations futures.

Les résultats des examens nationaux des dernières années dessinent une tendance préoccupante. En 2021, le taux de réussite au baccalauréat atteignait 8 %. Une embellie relative a été enregistrée en 2025 avec 20,80 %, avant une baisse à 13,56 % en 2026. Sur les 64 000 inscrits, 60 376 se sont présentés, soit près de 3 000 absents.

Mais le phénomène le plus marquant se situe en amont : sur les 140 000 enfants qui entrent chaque année en première année du cycle fondamental, seuls 8 000 environ parviennent au baccalauréat. Près de 90 % des effectifs sont perdus en cours de route, un gaspillage humain et financier dont les conséquences pèsent sur l’avenir du pays tout entier.

Par ailleurs, le contraste est saisissant entre les établissements d’excellence, dont le taux de réussite dépasse 64 %, et la moyenne nationale. Cette disparité témoigne d’une école à deux vitesses, où l’origine sociale et géographique détermine en grande partie le destin scolaire.

 

Ecole à deux vitesses

Devant ces chiffres, il serait tentant de désigner un coupable unique. La réalité est plus complexe : la réussite éducative est le fruit d’un partenariat entre l’État, les familles et les élèves eux-mêmes.

La responsabilité de l’État et du ministère ne peut être éludée. Avec un budget du ministère de l’Éducation s’élevant à 12,06 milliards d’ouguiyas pour 2026, soit environ 9,4 % du budget général de l’État, et des dépenses publiques d’éducation représentant 31,89 % du budget total en 2024, la Mauritanie consent un effort significatif. Pourtant, les résultats peinent à suivre. Le déficit d’infrastructures reste criant: en 2021, on dénombrait 872 classes manquantes. La formation initiale et continue des enseignants, bien qu’en progression avec le programme «Tanwir» et l’appui de l’UNESCO, demeure insuffisante. Les programmes scolaires, parfois non achevés, et des classes surchargées compliquent l’apprentissage.

La responsabilité des familles est tout aussi réelle. L’éducation commence à la maison. Dans certains foyers, l’intérêt pour la scolarité des enfants ne se manifeste que le jour des résultats. L’absence de suivi, la méconnaissance de la classe fréquentée, le temps excessif passé sur les écrans et les réseaux sociaux privent les enfants d’un cadre propice aux études. Comme le soulignent des syndicalistes, « l’environnement ouvert, marqué par les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle, détourne les enfants et réduit le temps consacré aux révisions ».

La responsabilité des élèves enfin ne doit pas être occultée. La réussite ne s’obtient ni par les vœux, ni par la tricherie, ni par le laisser-aller, mais par le travail, la discipline et le respect du temps. La ministre de l’Éducation a d’ailleurs souligné que les examens de cette année ont été marqués par un renforcement des principes de mérite, d’équité et de rigueur, ce qui a pu contribuer à la baisse du taux de réussite – une baisse qui, dans cette optique, n’est pas nécessairement un signe d’échec, mais peut-être le reflet d’une plus grande exigence.

Face à ce constat, l’heure n’est ni aux polémiques stériles, ni aux solutions miracles. La Mauritanie s’est engagée dans une réforme ambitieuse avec la loi d’orientation du système éducatif de 2022, qui instaure l’école obligatoire pour les 6-15 ans et sa gratuité, et pose les bases de « l’école républicaine ». Ce cadre offre une opportunité historique de refonder le système.

Plusieurs chantiers prioritaires se dessinent :

1-L’achèvement des programmes et l’adaptation des méthodes pédagogiques. Il est essentiel que les programmes annuels soient intégralement couverts et que les évaluations continues (devoirs, bacs blancs) soient pleinement prises en compte dans le parcours de l’élève. L’introduction du numérique, amorcée avec le projet « d’école numérique », doit être poursuivie avec discernement.

2-La qualification des enseignants et l’amélioration de leurs conditions. L’enseignant est la pierre angulaire de toute réforme. La validation en novembre 2025 de référentiels de métier et d’évaluation pour la formation initiale et continue est une avancée qu’il convient de consolider. Revaloriser le statut et les salaires des enseignants est indispensable pour attirer les meilleurs talents et lutter contre l’absentéisme.

3-La lutte contre le décrochage et les inégalités territoriales. Près de 30 % des enfants ne sont toujours pas scolarisés, et les zones rurales et périphériques restent les grandes oubliées des politiques éducatives. La révision de la carte scolaire, qui était prévue en 2025, devrait être l’occasion de corriger ces déséquilibres. Les programmes d’appui aux élèves de milieux défavorisés, qui affichent un taux de réussite de 64,3 %, montrent la voie : ils doivent être généralisés.

4-L’implication des familles et la responsabilisation de tous. Des campagnes de sensibilisation, un dialogue renforcé entre l’école et la famille, et des associations de parents d’élèves dynamiques sont autant de leviers à actionner. L’éducation est un partenariat, et chaque partie prenante doit être à sa place.

5-La reddition des comptes et l’évaluation des politiques publiques. La Mauritanie s’oriente vers une budgétisation par programmes à partir de 2026, ce qui devrait permettre de mieux mesurer l’efficacité des dépenses. Cette transparence est une condition de la confiance.

« Les nations ne sont pas vaincues lorsqu’elles perdent un match, mais elles sont vaincues lorsque leur éducation échoue. » Ces mots, souvent cités, rappellent une vérité simple : l’éducation est le socle du développement. Les résultats du baccalauréat 2026 ne sont ni une fatalité ni une humiliation ; ils sont un appel à la mobilisation de toutes les forces vives du pays.

Le gouvernement a posé des jalons avec la réforme de 2022 et le projet “d’école républicaine.”

 Les enseignants, les familles et les élèves ont chacun leur part de responsabilité. Ce qui est en jeu, ce n’est pas le taux de réussite d’une année, c’est la capacité de la Mauritanie à former les générations qui construiront son avenir.

Il ne s’agit pas de chercher des coupables, mais de trouver des solutions. Il ne s’agit pas de nier les difficultés, mais de les affronter ensemble, avec lucidité et détermination. L’éducation est l’affaire de tous ; elle mérite que chacun, à sa place, y mette du sien.

                                                                     Seyid Mohamed Beibakar

                                                                         Colonel à la retraite