M. Bocar Oumar BA, nouveau président de l’AJD/MR : ‘’Le principe du dialogue ne signifie pas accepter d’être roulé dans la farine, comme aime le faire ce régime avec les opposants’’

8 September, 2026 - 23:54

Le Calame : Vous venez d’être élu à la tête de l’AJD/MR à l’issue du congrès des 22 et 23 août. D’abord, qui est Bocar Oumar Bâ ? Quelles ont été les circonstances de cette élection – certains ont parlé de forcing des jeunes pour ne pas dire de coup d'État électoral, et quel mandat précis les congressistes vous ont-ils confié ? Est-ce une alternance générationnelle ou le début d’une nouvelle étape dans l’histoire du parti ?

Bocar Oumar Bâ : Vous posez-là plusieurs questions en une. Je vais néanmoins tenter d’y répondre on ne peut plus clairement. Au sujet de la déclinaison de mon identité, je note que parler de soi est un exercice toujours périlleux, et pour le moins risqué. Mais cela se justifie en raison de mes nouvelles fonctions, même si je ne suis pas un néophyte de l’engagement militant et du débat public en Mauritanie.

Je suis originaire de la ville de Kaédi où j’ai passé l’essentiel de ma jeunesse et de ma scolarité. J’ai passé mon bac à Nouakchott où j’ai achevé mon parcours de grand adolescent ainsi que ma vie estudiantine et ma première expérience professionnelle dans le métier qui est d’ailleurs le vôtre. J’ai effectivement taquiné le métier d’écrivain-journaliste pendant quelques années à l’Eveil Hebdo. Et ce fut pour moi une aventure enthousiasmante durant les belles années de la presse indépendante naissante, où l’on éprouvait péniblement l’exercice de la liberté d’expression dans un contexte politique où Ould Taya était au pinacle du pouvoir et laissait peu de respiration à ceux qui voulaient dire ou écrire ce qu’ils pensent. J’ai parallèlement eu un engagement militant qui a commencé très tôt, dès le collège. Cet engagement qui a commencé dans la clandestinité qu’imposait le contexte de l’époque, s’est naturellement poursuivi dans l’opposition dès lors qu’il y a eu ce qu’il est convenu d’appeler « le processus démocratique ». J’ai donc successivement milité au sein du FDUC, de l’UFD, de l’UFD/EN, de AC, de l’AJD devenue AJD-MR. Mais il est très important pour moi de souligner que ces changements de partis ne sont pas des changements de positionnement politique. Puisque dans toute cette pérégrination, l’invariable pour moi fut l’Alliance pour une Mauritanie Nouvelle (AMN) qui a été un courant de tous ces partis avant de devenir l’AJD. Je n’ai donc jamais varié dans mes convictions idéologiques, ni opéré de déménagement au plan structurel.

Aujourd’hui, me voici à la tête de mon parti l’AJD-MR suite au congrès ordinaire du 22 et 23 août 2026. Je ne sais pas en quoi a consisté le « forcing » dont vous parlez, mais ce que je sais, c’est que me concernant, ceux qui me connaissent savent que je n’ai jamais recherché de position ni de gloire dans ce parti que j’ai servi avec loyauté depuis sa création, sans interruption. Qu’il y ait eu dans le cadre du congrès de l’agitation et des enjeux de positionnement de groupuscules aux intérêts divergents, j’ai presque envie de dire que c’est d’une affligeante banalité. C’est le propre des congrès. Maintenant il faut reconnaitre que jusque-là les congrès de l’AJD-MR s’étaient toujours déroulés dans le consensus. Et jamais la désignation des instances dirigeantes n’a eu besoin de passer par la case élection. Cela était sans doute lié à la personnalité historique de Ibrahima Moctar Sarr qui n’a jamais souffert de concurrence dans l’expression de son leadership. Je reconnais humblement que ce n’est pas mon cas. Je ne fais pas l’unanimité comme ce fut le cas pour lui. Et je le reconnais sans souffrance narcissique (rire). Dans un pareil contexte, il est normal que le débat soit plus prononcé et que les tiraillements se règlent par la seule voie prévue par les textes : le vote. Arriver jusque-là pour un parti qui a toujours eu le luxe de s’en passer en raison du charisme de son leader historique suscite forcément des remous et donne l’impression (sans doute justifiée) d’une reculade. Mais de là à parler de « forcing » me parait un peu exagéré.

Quant à l’idée de l’alternance générationnelle, on ne peut que l’admettre de manière factuelle, au regard de la différence d’âge entre le président BA Mamadou Bocar et moi.

Mais il n’y a de ma part aucune prétention au jeunisme, n’étant pas si jeune que cela moi-même…

 -Votre élection intervient dans un contexte où une nouvelle génération de militants semble prendre davantage de responsabilités au sein de l’AJD/MR. Quelle place les jeunes pourraient désormais occuper dans la direction du parti et comment comptez-vous assurer la transmission entre les générations historiques du mouvement et cette nouvelle génération ?

-Bon nombre de personnes dans la nouvelle direction du parti étaient déjà membres des instances dirigeantes. De nouvelles figures nous ont par ailleurs rejoints. Certaines de ces figures sont effectivement assez jeunes et c’est heureux de les voir prendre des responsabilités dans le parti. La transmission se fera, et se fait déjà tout naturellement. Mais elle s’accentuera avec la réactivation d’outils de formation déjà existants comme l’école du parti.

Notre parti traverse une période d’après-congrès qui appelle les militantes et les militants, mais en premier lieu le leader que je suis, à plus de vigilance et de responsabilité. Les débats militants sont nécessaires, et même souhaitables dans un parti. Mais nous devons veiller à préserver l’unité de notre organisation. Pour cela, les uns et les autres doivent faire preuve de hauteur. J’ai bien conscience que dans ce contexte mon rôle de rassembleur est central.

Mon appel à retrouver la grande famille AJD-MR semble faire échos. J’ai reçu des messages encourageants de militants qui étaient refroidis et de nouvelles personnalités qui souhaitent participer à la nouvelle aventure qui s’ouvre. C’est donc le moment de se rassembler pour mieux accueillir ces personnes et accompagner cette nouvelle dynamique.

- Quelles seront vos trois premières priorités pour redynamiser le parti ?

-Quant aux priorités de la nouvelle équipe que j’ai l’honneur de diriger, elles ont été déclinées durant notre conférence de presse. Il s’agit dans un premier temps de consolider la dynamique d’implantation et d’animation que nous avions déjà entamée dans le cadre de la préparation de ce congrès. Et en cela il faut remercier la direction sortante du travail qui a été mené. Et dans le cadre de l’animation du parti, nous souhaitons développer une nouvelle approche pour occuper le terrain politique. L’Ajd-mr ambitionne de lancer des chantiers de réflexion à l’échelle de l’opposition pour amener celle-ci, dans un dialogue interne à confronter ses vues sur les différentes questions qui traversent le pays. Et dans cet esprit, nous prévoyons d’organiser des conventions thématiques afin d’amener la classe politique à faire vivre le débat démocratique. Nous avons par ailleurs à construire des ponts avec nos partenaires afin de préparer une véritable alternative au système politique que nous combattons.

-Vous vivez en France et avez longtemps été engagé dans les structures de l’AJD/MR de la diaspora. Comment comptez-vous gérer au quotidien un parti dont l’essentiel de l’activité politique se déroule en Mauritanie ?

- Je sais que je suis attendu sur cette question. D’abord je note que je ne suis pas un nouveau venu à l’Ajd-mr, ni dans ses instances dirigeantes. Ma présence au sein de la diaspora n’a jamais été un frein à l’exercice de mes fonctions militantes, dont la dernière fut celle de porte-parole du parti que je crois avoir mené sans trop de difficultés. Militant de la diaspora, j’ai été très régulièrement sollicité à différents niveaux opérationnels pour la bonne marche du parti. Et il ne me semble pas que mes camarades aient déploré de ma part une absence.

J’ai, pendant des années, animé des formations militantes pour les différentes sections que nous mettions en place, porter la parole du parti là où elle était attendue, participer activement à de l’animation sur le terrain, dirigé des commissions stratégiques, représenté le parti à d’importantes réunions partenariales, participé activement (et souvent en tant que coordinateur) à la rédaction de documents stratégiques pour le parti, etc. Durant les deux dernières mandatures, j’ai participé à toutes les réunions du bureau politique, à l’exception de deux ou trois pour lesquelles j’étais excusé en avance. Il ne me semble pas que cela soit le cas de tous. Je ne demande donc qu’à être jugé sur les résultats et non sur ma situation géographique qu’aucun de nos textes n’interdit, pour des raisons d’ailleurs évidentes de rupture de droit le cas échéant.

-L’AJD/MR est considéré comme un parti radical sur l’échiquier politique national. Le parti entend-il demeurer dans une opposition ferme au pouvoir, notamment dans le cadre de la CAD 2029, ou souhaite-t-il conserver une capacité de dialogue et de négociation avec les autorités ? Vous avez récemment réaffirmé votre volonté de renforcer la CAD 2029 : quelle forme concrète cette coopération doit-elle prendre ?

-De notre point de vue, il n’y a pas d’antinomie entre la fermeté de nos positions et la radicalité de notre opposition d’un côté, et le principe du dialogue de l’autre. Si nous avons choisi la forme partisane pour exercer notre désir de militer, c’est que nous souhaitons nous saisir de tous les espaces ouverts.

Mais être pour le principe du dialogue ne signifie pas accepter d’être roulé dans la farine, comme aime le faire ce régime avec les opposants. L’Ajd-mr a suffisamment démontré depuis une décennie son esprit d’ouverture et sa disponibilité pour le dialogue pour être tentée par la démonstration et la posture. Et c’est précisément au regard de ces expériences de dialogue avec le pouvoir que nous exigeons désormais la satisfaction de préalables clairs. Nous refusons de jouer le jeu du pouvoir qui consiste à utiliser l’opposition pour satisfaire son propre agenda. Le dialogue doit servir le pays et non les intérêts égoïstes d’un pouvoir.

Oui, j’ai réaffirmé notre volonté de consolider la dynamique de coopération au sein de l’opposition. Aujourd’hui la CAD 2029 constitue pour nous une coalition politique dans laquelle nous expérimentons cette coopération. Mais au-delà de ce cadre, l’Ajd-mr noue des liens très utiles et prometteurs avec d’autres acteurs et structures politiques. Toute cette dynamique paiera le moment venu.

 

-L’AJD/MR a choisi de ne pas participer au dialogue national, estimant notamment que certaines garanties et questions fondamentales n’étaient pas réunies. Votre nouvelle direction maintient-elle intégralement ce boycott ? Quelles conditions précises pourraient vous amener à reconsidérer cette position, et comment éviter que l’absence de l’AJD/MR ne lui fasse perdre une tribune pour dans laquelle il ferait entendre une voix pour une partie de la population mauritanienne ?

-Notre position sur le dialogue est très clairement exprimée dans une déclaration publique à laquelle je vous renvoie. Elle n’a pas varié. Le jour où le pouvoir fera montre d’une réelle volonté de dialogue sincère et exclusif, avec nos partenaires, nous reconsidérerons notre position qui est ferme sans être figée.

Quant à la tribune qu’offre le dialogue, elle n’est pas la seule qui existe. Nous ne sommes pas restés inaudibles en dépit de notre refus de participer au dialogue. Nous avons d’autres moyens de nous faire entendre que ceux offerts par un pouvoir qui choisit d’ouvrir les espaces en fonction de son agenda politique. Avec mon arrivée à la tête de l’Ajd-mr, il faudra que le pouvoir s’habitue à un parti qui est à l’initiative, et qui agit plutôt que de réagir.

-La bonne gouvernance est régulièrement présentée comme une priorité nationale, mais les crises récurrentes, notamment à la SOMELEC, ainsi que les anomalies relevées dans les rapports des organes de contrôle, alimentent les interrogations sur la gestion publique. Quelle lecture faites-vous de cette situation ? Faut-il aller au-delà des rapports d’inspection et engager effectivement les responsabilités administratives, financières ou judiciaires lorsqu’il y a des irrégularités ?

-La crise énergétique que nous vivons actuellement n’est malheureusement qu’un symptôme. Et en cela elle est l’expression la plus éloquente du mal mauritanien qui pourrait ainsi être résumé : gabegie, corruption, mauvaise gouvernance et médiocrité. Voir une ville d’un million d’habitants, de surcroit capitale du pays, plongée dans le noir pendant des jours, voire des semaines, devrait nous interpeller à plusieurs niveaux. Sans m’avancer sur les éléments factuels que pourrait révéler l’enquête, il n’y a pas de doute que cette crise alimente les discussions de salons sur la façon dont l’Etat attribue les marchés publics et plus prosaïquement sur la question de la corruption dans notre pays. Des personnes dans le cercle du pouvoir auraient bénéficié de marchés importants, et pour le coup, stratégiques pour le pays. Et ces personnes ont mal fait le travail pour lequel elles ont été grassement payées. La commission d’enquête devra déterminer les responsabilités avec transparence et rigueur et permettre à la justice de faire son travail.

Imaginez seulement les conséquences économiques et sanitaires que ces coupures ont engendrées dans notre pays. Des familles entières voient leurs denrées alimentaires frappées de péremption. Des restaurants sont soumis au même risque et soumettent leurs clients au risque de consommer des produits exposés à la rupture de la chaine du froid.

C’est un véritable désastre du point de vue de la santé publique. Qui peut évaluer en toute objectivité l’étendue du manque à gagner et des risques pour les nouakchottois ? Qui va indemniser les particuliers et les professionnels victimes de ces pertes ? J’espère que la commission ira jusque-là dans son travail. Car, au regard de ce qui s’est passé pour la crise du carburant, où également l’Etat a manqué de sérieux et de rigueur dans la gestion des stocks stratégiques, on retrouve les mêmes causes : corruption, gabegie, etc.

Cette crise a par ailleurs démontré une chose essentielle : notre dépendance à l’égard de nos voisins et notre manque de souveraineté, et ce même pour nos besoins primaires. Il semble que nous ayons recouru au Sénégal, au Maroc et à l’Algérie pour tenter de juguler la crise. Cela devrait pousser nos autorités à observer une posture plus humble dans nos rapports avec nos voisins. Et en cela, le traitement que nous réservons souvent aux ressortissants de pays voisins devrait tenir compte de ce besoin de coopération sous-régionale et nous amener à mieux les traiter.

- L’unité nationale reste au cœur du projet de l’AJD/MR. Quelle est votre position sure l’officialisation ou le renforcement du statut des langues Pulaar, soninké et wolof ? C’est une question sensible, inscrite sur la feuille du dialogue national.

-L’unité nationale est au centre de nos préoccupations. La question des langues en est une dimension essentielle. D’ailleurs l’officialisation des langues pulaar, sooninke et wolof fait partie d’un des préalables que nous nous avons posés pour notre participation éventuelle au dialogue. C’est dire combien cette question nous tient à cœur.

-Sur le règlement du passif humanitaire, l’AJD/MR défend-elle un règlement dans le cadre d’un dialogue politique global en préparation ou une solution consensuelle préconisée depuis 2022 par le président Ghazwani avec les associations des victimes et des rescapés ?

-Sur le règlement de la question nationale que vous appelez « passif humanitaire » notre position a toujours été d’une clarté indéniable. Nous sommes pour un règlement global et politique qui, concernant spécifiquement les faits de crimes et d’exactions commis durant les années de braise, passe par le principe de la justice transitionnelle. Les piliers qui fondent celle-ci sont connus de tous et les exemples de l’Afrique du sud et du Maroc voisin pourraient inspirer la Mauritanie. Mais j’aime préciser que ce qu’il est convenu d’appeler « passif humanitaire » n’est que la conséquence d’une politique de discrimination et d’exclusion qui est malheureusement toujours d’actualité. Donc la résolution de la question nationale ne saurait faire l’économie d’une recherche de solution politique qui exige forcément un dialogue national sincère et l’expression collective d’un vivre-ensemble. Car c’est l’idée même de Nation qui doit être au cœur de la réflexion collective. Et en cela, notre projet présidentiel de 2024, porté par le candidat BA Mamadou Bocar et intitulé « Refaire Nation ensemble » pose très clairement les pistes pour y arriver. Je tiens ce document à la disposition de vos lecteurs.

Quant à l’agitation du régime de Ghazouani sur cette question, consistant essentiellement à indemniser les victimes et ayants droit, ce n’est là qu’une opération cosmétique. Sur cette question, le régime de Ghazouani doit tirer les leçons de l’échec de celui de Oud Abdel Aziz dont il est la continuité.

Ce n’est pas en cassant le thermomètre qu’on fait baisser la fièvre …

 

-Des voix commencent à appeler à un troisième mandat du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, alors que la Constitution limite les mandats présidentiels à deux.

Quelle est la position de l’AJD/MR sur ces appels ? Au-delà de la question juridique, que vous inspire cette tendance à vouloir modifier ou contourner les règles de l’alternance, et quelle serait votre réaction si une initiative politique était officiellement engagée en faveur d’un troisième mandat ?

-Je pense que ce que cela révèle, c’est le côté folklorique de la politique en Mauritanie d’une part, et d’autre part, le véritable objectif du dialogue appelé par le pouvoir. Mais au-delà, cela interpelle en tant que citoyens mauritaniens sur une question éthique et morale. Voilà qu’en République Islamique de Mauritanie, des femmes et des hommes appellent publiquement le président de la République à violer son serment, celui d’être garant du respect de la Constitution. Le président de la République, précisément parce qu’il est le garant du respect de la constitution, devrait être le premier à agir contre ces fossoyeurs de notre loi fondamentale. Ces personnes ignorent même le Saint Coran sur lequel le président pose sa main au moment de son serment. Qu’en disent nos chers imams et oulémas ?

En tous cas, le président Ghazouani ne peut pas se murer dans un silence coupable pendant que des danseurs du ventre qui ont publiquement roulé pour tous les pouvoirs successifs l’invitent au parjure. Car faire cela serait a minima un acte de délinquance au regard de la loi et un reniement de serment d’un point de vue moral. Nous avons un président de la République qui se satisfait du fait que ses propres partisans l’appellent à commettre un délit et un parjure.

Si on devait chercher une définition à la médiocrité ou de l’hypocrisie, je pense que quelques photos de personnalités suffiraient largement (rire)

 

Propos recueillis par Dalay Lam