
Les incendies qui ont paralysé une partie du réseau électrique de Nouakchott livrent leurs premières zones d’ombre. Dans un rapport rendu public le mercredi 2 Septembre, l’Organisation pour la Transparence Inclusive (OTI) pointe une série d’« indices » autour des nouveaux câbles installés dans les postes sinistrés, s’interroge sur les compétences de l’entreprise chargée de leur raccordement et soulève de graves questions sur l’attribution et le suivi de plusieurs marchés de la SOMELEC. Sans préjuger des conclusions de l’enquête officielle, l’organisation appelle à des expertises techniques et à l’exploitation des images de vidéosurveillance pour déterminer l’origine exacte des incendies et d’éventuelles responsabilités.
L’OTI a rendu public, le mercredi 2 Septembre, un rapport d’investigation consacré aux incendies survenus, à un jour d’intervalle, dans deux des principaux postes électriques de la Société mauritanienne d’électricité (SOMELEC) à Nouakchott. Dans ce document présenté comme une première investigation citoyenne indépendante, ladite organisation de transparence inclusive examine les circonstances des incendies, les conditions d’attribution et d’exécution de certains marchés, ainsi que les compétences techniques de l’entreprise CTM Bâtiment, chargée notamment de la fourniture, de l’installation et du raccordement de nouveaux câbles moyenne tension. L’organisation précise que ses conclusions reposent sur des informations recueillies auprès de sources techniques, des témoignages et l’examen de documents, et qu’elles sont destinées à alimenter les travaux de la commission d’enquête gouvernementale mise en place après les incidents.
Des incendies qui ont fortement perturbé l’alimentation électrique
Les deux incendies survenus les 21 et 22 Août dernier ont provoqué d’importantes perturbations de l’alimentation électrique dans plusieurs quartiers de la capitale. L’OTI rappelle que les postes concernés figurent parmi les six principaux assurant la desserte électrique de Nouakchott. Selon l’organisation, les installations étaient anciennes, mais conçues pour une longue durée d’exploitation. Le ministre de l’Énergie avait notamment indiqué que les postes avaient été construits par des entreprises spécialisées et que leur durée de vie théorique pouvait dépasser cinquante ans. Il avait également précisé qu’aucun nouveau transformateur ou disjoncteur n’avait été installé avant les incidents.
Les nouveaux câbles au centre des interrogations
L’un des principaux axes du rapport porte sur les câbles moyenne tension récemment installés dans les deux postes. Selon plusieurs sources techniques citées par l’OTI, les incendies sont intervenus après l’installation et le raccordement de ces nouveaux câbles. Les mêmes sources affirment que les câbles auraient ensuite été déconnectés, à titre préventif, dans d’autres postes. L’organisation rapporte également des soupçons concernant leur conformité aux spécifications techniques et les conditions dans lesquelles leur raccordement aurait été effectué.
Un ingénieur consulté par l’OTI estime que les câbles constituent l’élément présentant le lien potentiel le plus important avec les incendies, puisqu’ils représentaient l’une des principales modifications récemment apportées aux installations. L’OTI souligne toutefois que ces éléments constituent des indices et des hypothèses qui doivent, selon elle, être vérifiées par une expertise technique indépendante.
Les compétences de CTM Bâtiment mises en question
Le rapport consacre son premier axe d’investigation à l’expérience et aux compétences techniques de CTM Bâtiment. Selon l’OTI, le marché concerné portait sur des travaux particulièrement spécialisés : liaisons souterraines en 33 kV, câbles de forte section, installation et mise en service d’équipements, fibre optique, intégration au système SCADA et réglage des systèmes de protection. L’organisation estime que le dossier d’appel d’offres exigeait notamment que le soumissionnaire ait déjà réalisé deux marchés portant sur l’équipement et la mise en service de postes moyenne tension, ainsi que sur l’intégration des équipements au centre de contrôle et de distribution. Or l’OTI affirme que les références présentées par CTM Bâtiment ne permettraient pas, à ce stade de son enquête, d’établir clairement que l’entreprise remplissait ces exigences.
Le projet de centrale solaire de Zouérate au cœur du débat
CTM Bâtiment présente notamment sur son site Internet sa participation à la réalisation de la centrale solaire de Zouérate, d’une puissance de 12 MW, comme l’une de ses références. L’OTI estime cependant que cette référence ne suffirait pas nécessairement à satisfaire les conditions techniques du marché, notamment parce que l’appel d’offres exigeait deux expériences comparables.
L’organisation affirme par ailleurs avoir consulté un rapport de fin d’études réalisé par des stagiaires au sein de la SNIM en 2024. Selon l’OTI, ce document distingue les rôles de CTM Bâtiment et de GBL Energy dans le projet de centrale solaire. Le rapport cité indique que CTM Bâtiment aurait été sollicitée pour les travaux de construction, tandis que GBL Energy aurait assuré l’installation technique. L’OTI dit avoir également obtenu la confirmation de cette répartition auprès d’une source technique de la SNIM.
Des interrogations sur l’attribution des marchés
Dans son deuxième axe, l’organisation s’intéresse aux procédures suivies par la commission des marchés de la SOMELEC. Elle estime que l’attribution du marché à CTM Bâtiment soulève des questions sur la vérification de ses capacités techniques et sur la diligence exercée lors de l’évaluation des offres.
Le rapport évoque également un autre marché attribué à l’entreprise le 8 Janvier 2025, portant sur la pose d’un câble de 33 kV destiné à l’alimentation de la station d’eau d’Idini, pour un montant de 819 millions d’ouguiyas. Selon l’OTI, l’offre financière de CTM Bâtiment n’était pas la moins-disante : quatre offres concurrentes étaient inférieures. L’organisation estime que l’attribution de ce marché, combinée à d’autres éléments relevés dans son enquête, mérite un examen approfondi par les autorités compétentes.
Un délai de quatre mois contre vingt mois d’exécution
Le rapport attire également l’attention sur les délais d’exécution. CTM Bâtiment aurait proposé un délai de quatre mois pour la réalisation du projet de Nouakchott. Or, toujours selon l’OTI, les travaux se sont prolongés pendant environ vingt mois et n’étaient toujours pas achevés au moment de la rédaction du rapport. L’organisation affirme par ailleurs n’avoir identifié aucune sanction financière ou administrative appliquée à l’entreprise pour ce retard.
Elle relève, au contraire, l’attribution ultérieure à CTM Bâtiment, dans le cadre de groupements d’entreprises, de trois autres marchés de la SOMELEC, dont un projet de construction de deux postes 33/15 kV et de réhabilitation de six postes existants à Nouakchott, évalué à 11 millions de dollars. Deux autres marchés d’électrification agricole dans le Hodh El Gharbi sont également cités, pour des montants respectifs d’un milliard et de 900 millions d’ouguiyas.
L’OTI évoque des soupçons de traitement favorable
Au regard de l’ensemble de ces éléments, l’OTI dit s’interroger sur l’existence éventuelle d’un traitement favorable dont aurait bénéficié CTM Bâtiment. L’organisation va jusqu’à évoquer, à titre d’hypothèse à vérifier, une possible collusion entre certaines parties au sein de la SOMELEC et l’entreprise, ou l’existence d’une influence liée au député que l’OTI présente comme étant associé à la propriété de la société.
Ces affirmations sont présentées dans le rapport comme des soupçons et des pistes d’investigation, et non comme des faits judiciairement établis. L’OTI invoque également les dispositions de la loi n°038-2013 relative aux incompatibilités parlementaires, qui encadrent les activités commerciales des députés en matière de marchés publics.
Les images de vidéosurveillance au centre des recommandations
L’OTI rapporte qu’un responsable de la SOMELEC aurait identifié, après avoir visionné des enregistrements réalisés avant les incendies, les premiers coffrets où la fumée serait apparue, comme étant ceux récemment raccordés aux nouveaux câbles. Selon cette source, ces images iraient à l’encontre de l’hypothèse d’un sabotage. Le rapport indique également que celle d’une surcharge liée au raccordement de la ligne d’Idini aurait été écartée, notamment après l’incendie du second poste qui n’était pas raccordé à cette ligne.
Trois recommandations à la commission d’enquête
En conclusion, l’OTI estime que les différents indices recueillis justifient des investigations techniques et administratives approfondies. L’organisation recommande notamment à la commission d’enquête de récupérer et analyser les enregistrements des caméras de surveillance installées dans les postes touchés ; soumettre les câbles à une expertise technique portant notamment sur leur capacité d’isolation et la composition des matériaux utilisés ; vérifier les qualifications et l’expérience des équipes ayant procédé à leur installation ; et demander à la SNIM de préciser officiellement le rôle joué par CTM Bâtiment dans le projet de centrale solaire de Zouérate.
L’OTI indique avoir décidé de transmettre son rapport au Premier ministre, Moctar ould Djay, ainsi qu’à Ousmane Mamoudou Kane, président de la commission d’enquête gouvernementale. Le rapport appelle ainsi à une expertise indépendante permettant de déterminer si les incendies résultent d’une défaillance technique, d’une erreur d’installation, d’une non-conformité des équipements ou d’une autre cause. Il appartiendra à la commission d’enquête et aux expertises techniques d’établir les responsabilités éventuelles.
Au-delà des soupçons et des interrogations soulevés par l’OTI, une question demeure désormais incontournable : comment deux infrastructures électriques stratégiques ont-elles pu être frappées par des incendies après des travaux récents, sans que les contrôles techniques et les procédures de passation des marchés ne permettent d’anticiper le risque ? La commission d’enquête gouvernementale dispose désormais d’un rapport qui met plusieurs éléments sur la table. Il lui revient de transformer ces interrogations en faits établis, d’identifier les éventuelles défaillances et, le cas échéant, de déterminer les responsabilités, afin que la crise électrique de Nouakchott ne reste pas sans réponse.
THIAM Mamadou




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