Des questions sans réponses… Quand l’histoire se répète/Par Ahmed Salem Elmoctar (Cheddad)

14 September, 2026 - 13:06

Il y a parfois, dans la vie politique d’un pays, des scènes qui donnent une étrange impression de déjà-vu. Les hommes changent, les partis changent de nom, les slogans se renouvellent… mais les pratiques, elles, semblent résister au temps.
Le parti INSAF ne rappelle-t-il pas, à certains égards, le PPM de Moktar Ould Daddah, le PRDS de Maaouiya Ould Taya ou encore l’UPR de Mohamed Ould Abdel Aziz ? À chaque époque, le parti au pouvoir finit par recourir aux mêmes recettes : mobilisation des structures, consultation des « vétérans » du domaine politique, cérémonies, tournées et démonstrations de fidélité. Comme si l’expérience politique du passé devait nécessairement servir de modèle au présent, plutôt qu’une simple source de leçons à méditer pour s’en servir dans la construction de l’avenir.

Des réalisations palpables
Pourtant, il serait injuste, voire de contreproductif, de nier certaines réformes engagées ces dernières années. Des progrès indéniables ont été enregistrés dans plusieurs domaines, notamment en matière d’accès à l’eau et à l’électricité dans les zones rurales principalement. Des nouveaux découpages administratifs ont également, dans certains cas, rapproché davantage l’administration des populations. Des institutions et mécanismes à vocation sociale ont été mis en place, même si leur gestion reste souvent marquée par le poids des réseaux familiaux et des logiques de reproduction des élites.

Une école boiteuse
À cela s’ajoute un système éducatif qui continue de souffrir de nombreuses insuffisances. Peut-on véritablement parler d’une transformation républicaine de l’école lorsque les conditions matérielles, la qualité de l’enseignement et la formation des enseignants restent en deçà des ambitions proclamées ?
Le projet d’école républicaine porte en lui une ambition considérable : offrir aux enfants des milieux les plus défavorisés une éducation commune et, surtout, une même possibilité de construire leur avenir. L’idée est généreuse et profondément républicaine. Mais entre l’ambition affichée et la réalité du terrain, le chemin reste long. À l’approche de la rentrée scolaire, la question demeure donc entière : l’école républicaine disposera-t-elle enfin des moyens et des réformes nécessaires pour produire le changement annoncé ? Des pressions intérieures et surtout extérieures « intéressées » pourraient toujours dévier des objectifs annoncés. Toute école devrait être d’excellence ou ne devrait pas.

La mauvaise gestion persiste et « signe »
Parallèlement à ces réformes, les gestions discutables et les scandales se multiplient.
L’affaire des installations électriques, notamment, a suscité de nombreuses interrogations. Des proches du pouvoir seraient-ils impliqués ? Les responsabilités seront-elles clairement établies ? Et surtout, les éventuelles sanctions seront-elles réellement appliquées ?
Le dossier de la SOMELEC nourrit lui aussi les interrogations. Des fonctionnaires ont été accusés de malversations et des procédures ont été engagées ou annoncées. Mais lorsque les sanctions attendues tardent à venir, le doute s’installe. Dans un État qui prétend renforcer la bonne gouvernance, la justice administrative et financière ne devrait-elle pas être la même pour tous ?

Un pêcheur professionnel à l’œuvre
Pendant ce temps, sur le terrain politique et social, Biram Dah Abeid continue à pêcher dans nos eaux troubles. Désormais il multiplie ses recherches de soutiens jusque dans certains milieux traditionnels et religieux. Ses déplacements à Taguilalett, auprès des deux chefs spirituels de la région de Nimjatt — Saad Bouh, dans un contexte de conflit — ainsi que son passage antérieur à Atar peuvent être interprétés comme autant de tentatives de construire de nouveaux relais.
Il y a là un paradoxe intéressant : celui qui se présente depuis longtemps comme un opposant au système utilise aujourd’hui certains de ses propres ressorts traditionnels pour contester la marginalisation dont il estime être victime. Dans certains milieux traditionnels, les gens découvrent que, faute d’opposition crédible autre, à la manière des masses haratine, ils peuvent, à leur manière, se servir du très contesté Biram pour exprimer aux autorités leur propre mécontentement et leur propre sentiment de marginalisation.

Des émissaires pas comme les autres
Entre-temps le président Ghazouani semble, lui, pratiquer une forme de « nbat Cheyfou » : Cheyfu un personnage légendaire qui aurait envoyé  sa servante aux gens du puits pour leur demander de lui faire boire son cheval alors qu’ils ont déjà refusé pour lui. A leur tour, les émissaires du président sont accueillis presque comme des chefs d’État, demandant aux populations leur soutien à celui-ci. Alors que lui reste en retrait, observe et laisse faire.
Mais jusqu’où peut-on laisser faire ? À l’aide de visites à la « présidentielle» des émissaires pourrait-on se passer de vraies visites présidentielles tant réclamées par les populations? Dans tous les cas se serait toujours éprouvant et très coûteux pour tous, les populations particulièrement.

Un Général embarrassant
L’affaire du général Lebatt, quant à elle, semble particulièrement révélatrice du malaise qui traverse certains milieux du système. Elle dérange. Elle inquiète. Et certains acteurs du Nord semblent vouloir s’en servir comme moyen de pression. Derrière l’affaire elle-même se profile donc une question plus large : quels rapports de force sont aujourd’hui à l’œuvre au sein même du pouvoir ?

« Il pleut, il mouille… »
Heureusement, il y a parfois la pluie et le beau temps. Les pluies récentes redonnent de l’espoir à une population qui en a tant besoin. Dans un pays où la saison des pluies reste intimement liée à l’économie rurale et aux conditions de vie de millions de personnes, quelques précipitations peuvent parfois faire davantage pour le moral collectif que bien des discours politiques.

La hantise du troisième mandat
Mais voilà que plane une nouvelle ombre : le troisième mandat.
Il avait été interdit d’en parler par le président lui-même. Pourtant, tout semble désormais indiquer que la campagne semi-officielle qui se développe en sa faveur bénéficie au minimum d’une certaine tolérance. Et cette « bienveillante malédiction » risque d’assombrir un climat politique qui n’avait nul besoin d’une nouvelle polémique.
Car le débat sur le troisième mandat présente aussi un avantage pour ceux qui gouvernent : il permet d’occuper l’opinion publique.
On parle de succession, de constitution, de troisième mandat, de soutiens et de campagnes… pendant que d’autres questions, beaucoup plus concrètes, passent au second plan : le népotisme, la mauvaise gestion, les scandales financiers, l’inefficacité administrative, le chômage, l’école et les services publics.
Mohamed Ould Abdel Aziz avait, en son temps, parfaitement compris l’efficacité de ce procédé. Les polémiques autour de la modification des symboles nationaux — le drapeau et l’hymne national — avaient largement occupé l’espace public et contribué à détourner l’attention de nombreuses autres questions. Le temps avait même manqué pour aller jusqu’au bout de cette logique et s’interroger sur le nom même du pays !
L’histoire serait-elle donc en train de se répéter ?
Les clans du système commencent, semble-t-il, à s’interroger et à s’inquiéter. L’affaire du général Lebatt en est peut-être l’un des symptômes.

À la recherche d’une solution dans le passé
Et pendant ce temps, le parti INSAF semble marcher sur les traces de ses prédécesseurs : parti du pouvoir, appareil politique, mobilisation des notables, consultation des anciens et démonstration de fidélité.
Mais une question fondamentale demeure : Sommes-nous réellement en train de soigner les défauts d’un système, ou sommes-nous tout simplement en train de changer certains de ses hommes qui le font fonctionner ?
C’est probablement là que se trouve la principale question sans réponse.
La prochaine rentrée scolaire nous donnera peut-être un début de réponse. Si le projet d’école républicaine veut devenir autre chose qu’un slogan, il devra subir des améliorations substantielles et courageuses. Car l’école est probablement le meilleur test de la volonté réelle de construire une République plus juste.
Et au-delà de l’école, c’est toute la gouvernance qui attend sa véritable épreuve.
Les réformes existent. Les intentions sont parfois bonnes. Les réalisations ne sont pas toutes discutables.
Mais entre les réformes, les scandales, les réseaux, les ambitions personnelles et les vieux réflexes du pouvoir, le citoyen mauritanien reste avec une série de questions auxquelles personne ne semble vouloir répondre clairement.
Quand l’histoire se répète, faut-il encore croire que cette fois ce sera la bonne?