Alphonse de Lamartine, ‘’le prince des poètes’’ musulman ? Lisez avant de juger…/Par Moussa Hormat-Allah, professeur d’université, lauréat du Prix Chinquitt

7 October, 2026 - 12:57

Lamartine, un immigré espagnol musulman

   Seuls de rares initiés savent que Lamartine est un immigré espagnol dont les grands parents s’étaient convertis à l’Islam. Son nom espagnol El Lamartine fut « francisé » en Lamartine. Le poète revendiquait lui-même le retour aux sources de sa foi originelle.  Cette foi musulmane, il essayait de la vivre au quotidien. Les familiers du poète s’étonnaient de l’entendre souvent prononcer des expressions religieuses musulmanes comme «Allah Kérim» (1) ou bénissons Allah, Maître de tout…».(2)

   Profondément déiste, Lamartine reniait avec force, comme Hugo, le dogme de la Trinité chrétienne. Tourmenté, en quête de vérité, il n’arrivait pas, lui aussi, à se résoudre à adorer un homme. L’Eglise, sur fond d’artifices et d’apparat, ne le convainquait guère. Il exposa clairement sa conception de Dieu : «Un Dieu qui n’a point pris par le Christ de part à l’humanité, qui demande un culte pur de toute superstition, de tout symbole, de tout intermédiaire, où la créature se trouve directement en face du créateur. Le seul Dieu que j’adore et qui n’a point d’autel».(3) Ce credo fit d’ailleurs dire à l’abbé Gondard, curé de Flacé en Bourgogne : «M. de Lamartine n’a pas voulu détrôner Dieu, mais il a voulu détrôner le Christ».(4)

   Cette conception de la divinité montre que Lamartine s’était éloigné à grandes enjambées du dogme catholique. En revanche, son déisme, comme l’a souligné à juste titre Louis Bertrand, se rapproche de plus en plus de l’Islam. Bien qu’irrésistible, cette attirance de l’auteur du Lac vers la religion musulmane se fera progressivement.

 

Lamartine prend ses distances avec le christianisme

   Comme s’il voulait mettre d’abord de l’ordre dans ses idées, Lamartine a commencé par tourner définitivement la page du christianisme. Pour lui, « Jésus est un homme. Un prophète. Ni plus ni moins. On ne peut occulter ni sa nature humaine ni son apostolat. Ce sont les hommes qui ont fait du Christ un Dieu ».((5) Jésus n’est ni l’incarnation de Dieu et encore moins son fils. Lamartine récuse ainsi avec véhémence les idées reçues :

«Ne renfermez pas Dieu dans des prisons de pierres

Où son image habite et trompe vos paupières,

De peur que vos enfants, en écartant leurs pas

Disent : Il est ici, mais ailleurs il n’est pas !».(6)

   Pour Lamartine, Dieu ne peut donc être identifié aux cathédrales et à leur décor ni au sacerdoce. Pas plus qu’il ne peut être représenté par une relique ou une image – allusion à la Croix – qui est une illusion. Ce que traduit le poète par ce très beau vers : «Où son image habite et trompe vos paupières». En réaction aux artifices de cette foi auxquels il a renoncé pour toujours, Lamartine met en exergue comme le ferait un musulman, l’immatérialité de Dieu l’unique et sans associé. Il fait dire au Créateur :

«J’appartiens à l’esprit, mais par mes attributs !(7)

C’est dans l’entendement que vous me verrez luire,

Tout œil me rétrécit qui croit me reproduire.

Ne mesurez jamais votre espace et le mien,

Si je n’étais pas tout je ne serais plus rien !»(8)

   Lamartine clame ainsi haut et fort sa foi en un Dieu unique, incréé, éternel, Créateur et Maître de l’univers. Une fois de plus, il prend ses distances avec le christianisme où on adore un homme élevé par des hommes au rang de Dieu. En revanche, ce crédo lui ouvre, toutes grandes, les portes de la religion musulmane.

   Alors que Lamartine rêvait d’un christianisme purifié, la critique lui reproche de présenter un Islam purifié».(9)

Pour Lamartine, il y a le Prophète et les autres

   Lamartine n’a jamais caché son penchant pour l’Islam et son prophète. «Rivalisant avec Chateaubriand et son  Génie du Christianisme, il déclame son propre Génie de l’Islamisme».(10)

   L’aura du Prophète a conquis le poète. Dans son cœur, il n’y a plus de place que pour lui. Quelque grand que soit leur mérite, tous les autres hommes – y compris Jésus – sont relégués au second plan. Il y a Mohammed et les autres. Lamartine est catégorique comme le montre cette tirade dans laquelle l’effet de redondance du mot «jamais» est lourd de signification : «Jamais homme ne se proposa volontairement ou involontairement un but plus sublime, puisque ce but était surhumain : saper les superstitions interposées entre la créature et le Créateur, rendre Dieu à l’homme et l’homme à Dieu, restaurer l’idée rationnelle et sainte  de la Divinité dans ce chaos de dieux matériels et défigurés de l’idolâtrie.

   Jamais homme n’entreprit, avec de si faibles moyens, une œuvre si démesurée aux forces humaines, puisqu’il n’a eu, dans la conception et dans l’exécution d’un si grand dessein, d’autre instrument que lui-même et d’autres auxiliaires qu’une poignée de barbares dans un coin du désert.

    Enfin, jamais un homme n’accomplit en moins de temps une si immense et durable révolution dans le monde, puisque, moins de deux siècles après sa prédication, l’Islamisme prêché et armé régnait sur les trois Arabies, conquérait à l’unité de Dieu la Perse, le Khorasan, la Transoxiane, l’Inde occidentale, la Syrie, l’Egypte, l’Ethiopie, tout le continent connu de l’Afrique septentrionale, plusieurs îles de la méditerranée, l’Espagne et une partie de la Gaule».(11)

   Par une répétition voulue et vengeresse du mot jamais, qu’on ressent comme une mitraille, Lamartine montre et souligne avec force que le Prophète Mohammed est un exemple de réussite unique dans les annales de l’histoire de l’humanité. Aucun prophète ou conquérant – quel qu’il soit et quelles que soient les circonstances – n’a jamais entrepris et réalisé un dessein aussi noble, aussi durable et aussi grand que celui du Messager d’Allah.

   Le Prophète est un exemple de réussite

unique dans l’histoire de l’humanité

Parlant encore de l’Envoyé de Dieu, Lamartine poursuivit : « Si la grandeur du dessein, la petitesse des moyens, l’immensité du résultat sont les trois mesures du génie de l’homme, qui osera comparer, humainement, un grand homme de l’histoire à Mahomet ? Les plus fameux n’ont remué que des armes, des lois, des empires ; ils n’ont fondé (quand ils ont fondé quelque chose) que des puissances matérielles écroulées souvent avant eux. Celui-là a remué des armées, des législations, des empires, des peuples, des dynasties, des millions d’hommes sur un tiers du globe habité ; mais il a remué de plus des autels, des dieux, des religions, des idées, des croyances, des âmes ; il a fondé sur un livre dont chaque lettre est devenue loi, une nationalité spirituelle qui englobe des peuples de toute langue et de toute race, et il a imprimé, pour caractère indélébile de cette nationalité musulmane, la haine des faux dieux et la passion du Dieu un et immatériel».(12)  

    Dans son livre, Lamartine explique les raisons de ce jugement de valeur :  «Sa vie, son recueillement, ses blasphèmes héroïques contre les superstitions  de son pays, son audace à affronter la fureur des idolâtres, sa constance à les supporter quinze ans à La Mecque, son acceptation du rôle de scandale public et presque de victime parmi ses compatriotes, ses guerres, inégales, sa confiance dans le succès, sa sécurité surhumaine dans les revers, sa longanimité dans la victoire, son ambition toute d’idée, nullement d’empire, sa prière sans fin, sa conversation mystique avec Dieu, sa mort et son triomphe après le tombeau, attestent plus qu’une imposture, une conviction.

   Ce fut la conviction qui lui donna la puissance de restaurer un dogme. Ce dogme était double, l’unité de Dieu et l’immatérialité de Dieu ; l’un disant ce que Dieu est, l’autre disant ce qu’il n’est pas ; l’un renversant avec le sabre des dieux mensongers, l’autre inaugurant avec la parole une idée ! Philosophe, orateur, apôtre, législateur, guerrier, conquérant d’idées, restaurateur de dogmes, d’un culte sans images, fondateur de vingt empires terrestres et d’un empire spirituel, Voilà Mahomet !

Et Lamartine de conclure : « l’Islam est un christianisme purifié »(13). Le poète, en musulman, a toujours montré sa préférence pour la religion musulmane : « Un culte pur de toute superstition, de tout symbole, de tout intermédiaire (…)(14). Tout est dit.

Lamartine termine son livre par ce jugement sans appel : « A toutes les échelles où l’on mesure la grandeur humaine, quel homme fut plus grand ? »(15)

Le livre de Lamartine sur le Prophète mis sous le boisseau

 par la censure pendant un siècle et demi

Dès sa parution, cette biographie du Prophète souleva un tollé général sur fond d’indignation et de critiques acérées. Une levée de boucliers qui sonna la mobilisation de tous les plumitifs des milieux hostiles à l’Islam avec, au premier chef, l’Eglise. Lamartine est mis au ban de la société littéraire. Chanter le Prophète de l’Islam en terre de chrétienté et affirmer sa prééminence sur Jésus…Décidément on devait parer au plus pressé : étouffer dans l’œuf cette œuvre pour en limiter la portée et réduire au maximum ses implications et ses incidences. Ainsi, on s’employa à tout faire pour que cette œuvre fût un échec. Par ailleurs, devant cette hardiesse de Lamartine, on dut réfréner les velléités islamiques du poète. On prit donc soin de tout verrouiller pour que le livre ne fût pas vendu et surtout jamais réédité. Il faudra attendre plus d’un siècle et demi plus tard, pour que la présente édition de la biographie de Lamartine sur le Prophète soit rééditée. Une biographie édulcorée, en réalité atrophiée par les ciseaux de censeurs en colère. Car ce livre pouvait provoquer, sinon une remise en cause du bien-fondé du dogme de la Trinité, du moins susciter d’embarrassantes interrogations sur la question. C’est pourquoi la critique, en service commandé avait fusillé Lamartine.

On reprocha ainsi au poète de faire «des louanges extrêmes à Alcoran (Coran)»(16).  On a écrit que «Lamartine prend de haut ceux qui n’éprouvent pas du respect pour la personne du Prophète». Dans la foulée, Lamartine sera traité : de «mauvais écrivain», de «piètre historien.(17)

Lamartine est taxé encore d’être un thuriféraire de l’Islam qui rend «trop sympathique» le Prophète Mohammed. Son admiration et sa réelle fascination pour le personnage étaient si fortes qu’elles ne lui ont pas permis d’écrire un livre d’histoire comme les autres car «au lieu de composer des chapitres, il chante des strophes».(18)

Une fois le travail d’étouffement de l’œuvre terminé, on passa à l’étape de sa falsification. Après la mort de l’auteur, des experts commis vont charcuter l’œuvre originelle et la délester autant que possible de tout ce qui dénigre le christianisme et fait la part belle à l’Islam. Un mic mac qui consiste à greffer ici des ajouts, soustraire par là des mots ou des expressions qui desservent une cause et, souvent, réécrire des passages entiers qui vont dénaturer significativement la texture et la portée du manuscrit initial. Un vandalisme intellectuel à la fois macabre et amoral.

Après le tollé soulevé par sa biographie du Messager d’Allah, Lamartine a dû réfréner ses velléités islamiques. Beaucoup de ses manuscrits sur le Prophète et l’Islam sont, probablement, encore tenus secrets et toujours interdits de publication. Certains critiques n’avaient pas manqué de souligner ce point. «A l’heure où Lamartine fait paraître cet ouvrage, il semble qu’il n’était pas tellement libre d’exprimer tout ce qu’il pensait».(19)

Puisse Dieu avoir en Sa sainte miséricorde le petit-fils des El Lamartine, «fidèles serviteurs d’Allah»(20).

Lamartine en embrassant l’Islam avait suivi l’exemple d’illustres personnalités occidentales comme Napoléon. Un autre monument de la littérature européenne avait choisi, lui aussi, la conversion à l’Islam. Il s’agit de Gœthe, le plus grand poète allemand de tous les temps.

                                                (A suivre)

 

Notes

[1] Lamartine, cité par le Marquis de Luppé in introduction de A. Kurhan, Lamartine, la vie de Mahomet, l’Harmattan, Paris, 2006, p5

2cf. Lamartine, Voyage en Orient, Tome I, p 181.

3 cf. Robert Mattlé. Lamartine voyageur. Editions de Boccard, Paris, 1936

4 Lamartine, cité par le Marquis de Luppé in introduction de A. Kurhan, Lamartine, La vie de Mahomet, L’Harmattan, Paris, 2006, p.9.

5 A. Kurhan, Introduction in Lamartine, la vie de Mahomet, page 10.

6 Lamartine, La vie de Mahomet, L’Harmattan, Paris, 2006, p.210.

7Alphonse de Lamartine, Fragment du Livre primitif, p 953.

8 Dans la religion musulmane, les 99 attributs d’Allah sont les adjectifs qui le qualifient dans le Coran, «Allah possède les noms sublimes. Invoquez-Le par Ses Noms», VI, Al’A’raf, Verset 180.

9Alphonse de Lamartine, Le Désert où l’Immaterialité de Dieu, in Œuvres poétiques complètes, Paris, La Pléiade 1963, p1473.

10 A. Kurhan, cf. Introduction in Lamartine, La vie de Mahomet, op. cit.

11 Ibid. p.34, L’Harmattan, Paris 2006, p 38.

12Alphonse de Lamartine, La vie de Mahomet, L’Harmattan, Paris. 2006, p208.

13 Lamartine, La vie de Mahomet, Editions L’Harmattan, Paris, 2006. p 208.

14 cf. Summers, l’orientalisme de Vigny, Paris, Champion, 1930.

15  cf. Marquis de Luppé, op. cit. page 9.

16 Ibid, p 210

17 cf. Jean Gaudon, Les infortunes de la vertu, In Livre du centenaire, Flammarion, Paris, 1971,pp 35 et 42.

18 Caro Elme-Marie, De Lamartine à l’occasion d’une Histoire de la Turquie, in Variétés littéraires, cité par A. Kurhan, op. cit. p36.

19 Ibid, p 245.

20 cf. A. Kurhan, op. cit, p32.