
Soulever cette question au lendemain de la deuxième Guerre Mondiale aurait valu à son auteur d’être traité d’alarmiste et d’oiseau de mauvais augure. Et pour cause. Dans le contexte d’alors, tout le monde ou presque était à l’unisson pour fêter le retour des jours heureux. Pour l’opinion publique européenne occidentale, pour les dirigeants politiques, les acteurs économiques et les médias, une page est définitivement tournée avec la fin des hostilités et la reconstruction de l’Europe.
Après ce conflit mondial, l’instauration de garde-fous a semblé conforter cet état d’esprit. L’ONU a été créée pour préserver la paix et la sécurité internationales. Avec la guerre froide, l’émergence de deux blocs politico-militaires rivaux, le pacte de Varsovie et l’OTAN, assure une protection supplémentaire pour les États membres.
La France et l’Allemagne, désormais au sein de l’OTAN, se sentant protégées, vont jeter la rancune à la rivière. Les rivalités et les ressentiments inhérents aux hostilités de naguère sont en passe d’être oubliés. Dans la foulée, de Gaulle et Konrad Adenauer, deux figures emblématiques, vont impulser une nouvelle dynamique pour consolider l’entente et la coopération entre les deux ennemis d’hier. La création de la communauté du charbon et de l’acier en Europe, un noyau dur, devra donner par la suite naissance à la CEE puis à l’Union Européenne.
Puis vint l’euro. Toute cette architecture économique et institutionnelle a donné l'impression de cimenter à jamais l'entente et la coopération franco-allemande. Mais c'était sans compter avec les écueils récurrents du passé, le réveil du nationalisme et les intérêts économico-financiers divergents des États.
Le retour de l’Allemagne sur la scène internationale
Avec la fin de l'européocentrisme, et l'émergence des deux superpuissances à savoir les États-Unis et l'URSS, la France et la Grande-Bretagne, jadis maîtresses du monde sont devenus des puissances moyennes déclinantes. Une redistribution des cartes s'est opérée sur l'échiquier international. Chemin faisant, l'Allemagne cherche un retour en force sur le plan mondial. Véritable locomotive de l'Europe, elle ne veut plus se contenter de son statut de première puissance économique du Vieux continent. Elle aspire à un leadership plus affirmé. Avec sa volonté de s'armer militairement à coups de centaines de milliards d'euros(1), le pacifisme allemand pourrait désormais, à plus ou moins court terme, appartenir au passé.
Seule la France est encore en mesure d’essayer de contrarier ou de freiner les velléités de puissance de son voisin d'outre-Rhin. Dans cette lutte d'influence entre les deux pays, on note déjà les prémices de désaccords structurels.
L'Allemagne a une propension de plus en plus affichée à changer les règles du jeu de ses relations avec la France même si cela devait provoquer, à terme, l'éclatement de l'Union européenne. Ce qui, soit dit en passant, ne déplairait, pour des raisons différentes, ni à Trump ni à Poutine.
Doit-on dire pour autant que cette divergence d'intérêts entre Paris et Berlin finira par une guerre entre les deux États ? A ce stade, il ne s'agit que de supputations, d'extrapolations d’autant plus que des esprits bien-pensants écartent totalement cette éventualité.
Toutefois, compte tenu des intérêts stratégiques considérables en jeu, aucun analyste ne pourra, in fine, exclure, dans une optique prospective une telle hypothèse. Lors d'un débat télévisé sur la chaîne LCI, Louis Sarkozy, essayiste et fils de l'ancien président français, a soutenu devant des intervenants médusés que la France devait se préparer à une guerre contre l’Allemagne.
Louis Sarkozy a-t-il brisé un tabou ? A-t-il ouvert une boite de Pandore qui doit rester hermétiquement fermée ?
Au-delà du ton cotonneux et convenu des uns et des autres, une évidence s’impose. Il est bien révolu le temps où une division implicite faisait de la France une puissance militaire et diplomatique et de l’Allemagne une puissance économique. Depuis, les choses ont bien évolué. Le réarmement allemand massif constitue désormais une nouvelle donne stratégique et les tensions militaires entre les deux pays sont bien réelles. Des voix commencent à bas bruit à se faire entendre. Autant d’allusions à peine voilées sur ce qui pourrait se produire demain.
Dans la Tribune (6 mars 2026), Paul Maurice (CERFA / IFRI) expliquait que les relations franco-allemandes étaient devenues tendues sur certains dossiers sensibles. Le 15 juillet 2026, Paul Maurice constatait que les relations entre Paris et Berlin traversaient « une période de divergences profondes de priorités, de méthodes et de cultures stratégiques ». Et d’ajouter que « le réarmement allemand massif suscitait en France la crainte d’un décrochage militaire et industriel français et d’une Europe dominée par Berlin ». Autrement dit, on commence à parler d’une rivalité stratégique entre les deux pays.
En Allemagne, la montée en puissance militaire de la France et la conception française de « l’autonomie stratégique » sont devenues un sujet de débat. Sönke Neitzel, historien militaire et spécialiste de la Bundeswehr, estime « que les conceptions stratégiques françaises et allemandes restent difficiles à concilier, notamment en raison de leurs cultures militaires et de leurs conceptions différentes de l’autonomie stratégique européenne ».
Dans le même ordre d’idées, nous allons montrer qu’au regard d’une situation existentielle pour les deux pays, une confrontation armée est possible, voire probable dans une optique prospective.
Ces développements s'articulent autour de trois volets : politique, économique et militaire. Trois facteurs qui s'imbriquent et se confondent pour déterminer la puissance d'un pays. Pour chacun des trois volets précités, nous établirons un parallèle entre les deux Etats pour savoir qui prendrait le dessus dans une éventuelle confrontation militaire.
1. Le volet politique.
• En France
Dominique de Villepin, ancien Premier ministre, a dit que depuis 2007, après la mort de Jacques Chirac, la France n'a plus de président. Ses successeurs, que certains politologues irrespectueux appellent « les petits présidents » ne sont plus à la hauteur de la fonction présidentielle.
Le parlement est devenu une foire d’empoigne. Le sérieux, la compétence et le charisme ont fui l'hémicycle. Les partis de gouvernement traditionnels ont quasiment disparu. La classe politique s'est constituée en chapelles pour défendre des pré-carrés sur fond de tambouilles politiques, reléguant souvent l'intérêt national au second plan. Un paysage politique éclaté où les extrêmes de droite comme de gauche sont montés au front avec des programmes aux lendemains incertains. Le bateau France donne désormais l'impression de voguer à la dérive. Face à un tel délitement politique, la France pourra-t-elle relever les défis de demain ?
• En Allemagne
En Allemagne, on est frappé par le quasi-équilibre qui existe au plan numérique entre les différentes formations politiques au sein du Bundestag. En effet, les partis qui regroupent la droite et le centre droit (CDU/CSU), la droite radicale (AfD) et la gauche (SPD et autres partis de gauche) représentent, grosso modo, chacun un tiers des députés.
Sauf circonstances exceptionnelles, cette configuration du parlement est un facteur de stabilité avec des garde-fous quel que soit, en principe, le résultat des élections. Car il s'agit de trois groupes dont l'orientation politique est connue et qui peuvent à l'occasion constituer des coalitions au gré des scrutins législatifs.
La CDU du chancelier F. Merz est un parti dominant avec 164 députés dans une chambre qui en compte actuellement 630. Avec l'apport de son allié de droite CSU (44 sièges), cette coalition totalise 208 sièges.
Contrairement à la France, le système de coalitions quasi évident en Allemagne est une constance, une force qui met à l'abri des graves secousses politiques.
Conclusion provisoire du volet politique :
Avantage à l’Allemagne : La stabilité politique est plus marquée en Allemagne qu'en France. Car dans l'Hexagone il n'y a plus de parti dominant, ni de noyau dur comme au temps des premières années de la 5è république.
2. Le volet économique
Avec un PIB de 5 050 milliards de dollars, l'Allemagne est la 3è économie mondiale derrière les États-Unis et la Chine (2).
Pour sa part, la France avec un PIB de 3 370 milliards de dollars, reste tout juste dans les 10 premiers pays du classement mondial.
Cette suprématie économique de l'Allemagne par rapport à la France est flagrante. Les indicateurs économiques sont parlants. Quelques exemples (3)
• La dette publique.
• En France : 3 460,5 milliards d'euros, soit 115,6% du PIB.
• En Allemagne : 2 838,2 milliards d'euros, soit 63,5% du PIB.
• Le PIB
• En France : 2 995 milliards d'euros
• En Allemagne 4 470 milliards d'euros.
Le PIB allemand est supérieur une fois et demie au PIB français.
• Le PIB par habitant
• France : 43 350 euros par habitant
• Allemagne : 53 520 euros par habitant.
Le PIB par habitant allemand est supérieur de 23% au PIB par habitant français.
- Le chômage
• Chômage En France : 7,7%
• En Allemagne : 3,8%
• L’écart est très important. Le chômage français est deux fois plus élevé que le chômage allemand.
• Le déficit public
• En France : -152,5 milliards d'euros, soit -5,1% du PIB
• En Allemagne : - 119, 1 milliards d'euros, soit -2,7% du PIB.
Tous les indicateurs qui précèdent montrent de façon indiscutable la puissance économique et financière de l'Allemagne. En cas de conflit armé, pour le moment impensable mais non improbable, entre la France et l'Allemagne, Berlin disposerait d'atouts évidents. L'argent est le nerf de la guerre. Dans le même ordre d'idées, l'Allemagne dispose d'un autre avantage sur la France : le poids de la démographie : 85 millions d'habitants contre 68 millions.
Toutefois, on se méprendrait si l'on pensait que la France est à la traîne et qu’elle a été larguée. La France reste une puissance économique, militaire et spatiale loin d'être négligeable, mais elle devra faire mieux et plus, notamment par le biais de réformes structurelles incontournables pour se hisser au niveau économique de sa voisine d'outre-Rhin. Ce faisant, les propos de François Fillon, alors Premier ministre déclarant à la télévision qu'il est à la tête d'un Etat en faillite, ne seront plus qu'un lointain souvenir.
Conclusion provisoire sur le volet économique :
Net avantage à l'Allemagne, mais la France reste bien placée dans le peloton de tête.
3. Le volet militaire
En cas de guerre hypothétique entre la France et l'Allemagne, un recadrage s'impose d'entrée de jeu : même si les intérêts vitaux de la France sont menacés, celle-ci ne pourra pas avoir recours à la bombe atomique.
En effet, dans le cas d'espèce, la proximité géographique immédiate rend l'usage du feu nucléaire physiquement dévastateur.
Une explosion atomique en Allemagne provoquerait un méga-Tchernobyl. Outre la destruction de la cible et de son environnement, les retombées radioactives feraient, au gré des vents, de très nombreuses victimes en France, en Allemagne et dans les pays voisins. A cela s’ajouteraient la contamination de l'air, des sols, de l'eau et des cultures ainsi qu’un exode massif de populations fuyant les lieux sinistrés.
C'est dire qu’un tel scénario serait politiquement et moralement suicidaire pour Paris et, de surcroît, sans aucun intérêt sur le plan militaire.
Une guerre entre ces deux voisins ne pourra donc être que conventionnelle. Sur ce plan, la suprématie française est, pour le moment, incontestable. Bref aperçu sur l'arsenal militaire conventionnel actuel des deux Etats. (4)
• Armée de terre
• France : Effectifs : 115 000 d'active, 215 chars.
• Allemagne : 62 000 d'active, 300 chars.
• Armée de l'air
France : 40 000 d'active, 225 chasseurs polyvalents, Rafale, Mirage 2000-5 et Mirage 2000-D.
Allemagne : 27 000 d'active, 140 chasseurs Eurofighter Typhoon, Tornado, plusieurs batteries d’intercepteurs Patriot et une flotte d'avions F.35A en cours de livraison.
– Marine
France : 35 000 d'active. Marine de haute mer globale avec notamment un porte-avions nucléaire, 10 sous-marins dont 6 SNA nucléaires d'attaque, 15 frégates de premier rang.
Allemagne : 16 000 d'active, 6 sous-marins conventionnels et 11 frégates.
– Budgets et investissements de défense
• France : 57 à 60 milliards d'euros
• Allemagne : 82 milliards d'euros (budget ordinaire). Par ailleurs, dès le budget 2026, le ministre allemand des Finances inscrivait 100,9 milliards d'euros pour la défense et la sécurité. (5)
L'Allemagne prévoit aussi d'emprunter 838,2 milliards d'euros entre 2027 et 2030 dont une grande partie sera consacrée à l'armement et à la défense. (6)
La France risque d'être distancée sur la masse et le réarmement conventionnel lourd si le fossé budgétaire continue de se creuser. Pour beaucoup d'experts, l'Allemagne deviendra dans les toutes prochaines années la première puissance militaire conventionnelle européenne en volume grâce à ses budgets militaires colossaux.
Pour justifier cette frénésie d’acquisition d’armement, Berlin met en avant les incertitudes qui pourraient menacer sa propre sécurité : efficacité aléatoire du parapluie américain, crainte d’une attaque venant de la Russie, refus de se mettre sous la protection du parapluie nucléaire français, même si l’Allemagne a accepté d’être associé au projet français de renforcement de la dissuasion nucléaire européenne, l’improbable création d’une armée européenne pour une défense commune et enfin, le sous-équipement en effectifs et en armement de la Bundeswehr.
Ce processus de refonte de l’armée allemande s’inscrit-il dans un strict cadre d’autodéfense ou est-ce un paravent pour dissimuler des intentions inavouées ?
Conclusion provisoire sur le volet militaire :
Net avantage, pour le moment, pour la France. Mais l'Allemagne met les bouchées doubles pour combler son retard.
Conclusion générale :
Eviter un remake du 10 mai…
Notes
(1) - Reuters, 6 juillet 2026. German cabinet approves 2027 draft budget hikes defence and investment spending
(2) - FMI : World Economic Outlook Database pour la comparaison des PIB nominaux.
(3) - Eurostat : Statistiques publiques sur les comptes des États membres.
(4) - Ministère des Armées (France) : Loi de Programmation Militaire (LPM 2024–2030).
- Ministère Fédéral de la Défense (Allemagne / Bundeswehr).
- Publications de l'IISS (International Institute for Strategic Studies): The Military Balance, pour l'évaluation quantitative des effectifs d'active et des parcs d'armements lourds.
(5) - Ministère fédéral allemand des Finances, 20 février 2026. Sollbericht 2026: Bundeshaushalt, KTF und SVIK.
(6) - Bundesrepublik Deutschland – Finanzagentur, consulté le 11 septembre 2026. Financement de la Fédération allemande et émissions de titres fédéraux.




.gif)








.gif)