
L’éviction de Mohamed Ahmed ould Mohamed Lemine du ministère de l’Intérieur, le 10 Octobre dernier, n’est pas une simple péripétie de l’histoire gouvernementale. Elle ressemble fort à une mise en scène du pouvoir dont la Mauritanie a le secret. Car, à Nouakchott, il est un baromètre qui ne trompe jamais : la fréquentation du salon d’un ministre déchu.
En temps normal, le décret de limogeage agit comme un puissant répulsif. Les téléphones cessent de sonner, les courtisans s’évaporent et la solitude s’installe avant même que le successeur n'ait pris fonction. Pourtant, depuis ce que certains observateurs considèrent comme « Le » séisme politique du 10 Octobre 2026, le domicile de Mohamed Ahmed ould Mohamed Lemine offre le spectacle inverse. Un flux ininterrompu de ministres, de hauts fonctionnaires et de notables s'y bousculent. Ce « paradoxe du salon plein » n’est pas de la simple compassion : c’est un acte d'allégeance politique à peine déguisé.
La classe politique ne s’y trompe pas. Elle sait que l’homme qui vient de quitter l’Intérieur n'est pas un ministre ordinaire congédié pour mauvaise gestion. Fin connaisseur des arcanes de l'État, garant de l’ordre régalien et dépositaire des secrets de la carte tribale et sécuritaire du pays, il incarnait, jusqu'à sa « chute », ce statut de « Premier ministre bis » qu'on disait intouchable.
Le prix du compromis ?
Certes, la lecture immédiate de ce remaniement offre le goût de la victoire à la Primature. Reconduit avec un attelage réorganisé, Moctar ould Diay semble avoir obtenu le sacrifice des barons de la souveraineté pour s'assurer les « coudées franches ». On murmure, dans les salons feutrés, l'influence de réseaux d'influence discrets, parfois associés à la Première dame, pour faire pencher la balance. Le Premier ministre a ainsi écarté un rival de poids qui lui coupait l'herbe sous les pieds dans la gestion de l’État.
Mais ce triomphe apparent d'Ould Diay pourrait bien cacher un piège à retardement. En politique mauritanienne, le président Mohamed ould Cheikh El Ghazouani ne sacrifie jamais ses pièces maîtresses par faiblesse. Il les déplace. En déchargeant son plus fidèle lieutenant du fardeau de l'Intérieur — un ministère exposé par essence aux crises sociales, aux bavures sécuritaires et à l'usure du quotidien —, le chef de l'État a opéré un choix tactique : protéger l'homme pour préserver l'avenir.
Le syndrome de 2019
Comment ne pas y voir une réécriture du scénario de 2018 ? À l'époque, le général Ghazouani quittait l'état-major général des armées pour s'installer, pour quelques mois seulement, dans le fauteuil civil du ministère de la Défense. Une transition indispensable pour polir l'image de l'homme de l’ombre, l'extraire du commandement direct et le préparer à la magistrature suprême de 2019.
Mohamed Ahmed ould Mohamed Lemine pourrait entrer aujourd'hui dans cette même phase de « décantation » politique. Libéré des contingences administratives, son capital d'expérience de la gestion publique reste intact, lavé de la surexposition du pouvoir exécutif direct. Deux voies royales s'ouvrent désormais à lui. La première, immédiate, serait de reprendre en main un parti INSAF en quête de leadership et de colonne vertébrale idéologique. La seconde, plus lointaine mais omniprésente dans les esprits, est celle du dauphinat pour l'échéance présidentielle de 2029.
L'affluence à son domicile est le signe clinique que la « république des notables » a parfaitement décodé le message présidentiel. On ne vient pas saluer un partant, on vient prendre rendez-vous avec un homme en réserve. En Mauritanie, s'éloigner de la lumière n'est parfois que la première étape pour mieux franchir, le moment venu, la plus grande porte de l'État…
Contraste côté Hanena
Tandis que le défilé des personnalités se poursuit chez l'ancien ministre de l'Intérieur, les radars n'ont pas pu ou voulu capter l'ex-tout-puissant ministre de la Défense, Hanena Sidi, cité depuis 2019 comme potentiel successeur de Ghazouani, le palais étant une affaire de militaires à la retraite ou ayant perpétré, depuis 1978, un coup de force. Il devrait être le troisième sur la liste après Ghazouani, de par sa posture, son parcours et de sa proximité supposée avec l’actuel Président. Les politiques ne cessaient de visiter son bureau pour profiter de son influence. À en croire certaines sources, l'homme aurait aussitôt pris un avion, dès après son apparente mise à l’écart, afin d'assister, chez lui, à une cérémonie de funérailles familiales.
Mais ni les bloggeurs ni les journalistes ne s’étant intéressés à l’homme, il est difficile de trouver une publication – ou presque –sur les media et les réseaux sociaux. Que se passe-t-il pour cet homme ? Était-il inaccessible, injoignable par téléphone ou refusait-il tout simplement de se laisser prendre en image ? Aurait-il mal pris son départ du gouvernement, lui qui s’attendait peut-être au meilleur ? Ceux qui le redoutaient ou l'adulaient hier ont-ils vu, en son limogeage, une disgrâce, une fin politique ? Autant de questions qui demeuraient jusqu’ici sans réponse. Les Mauritaniens se jetaient en conjectures, oscillant entre le mystère de sa mise en retrait et les calculs souterrains d'un sérail où les silences assourdissent souvent autant que les agitations de salon.
Aux dernières nouvelles cependant, l’intéressé a regagné Nouakchott, ouvrant son domicile aux politiciens, amis et parents. Mais la densité des visites reste bien modérée, en comparaison du flot ininterrompu qui anime la résidence de l’ancien ministre de l’Intérieur. À en croire certaines confidences, l’homme aurait pris la résolution de s'éloigner de la vie publique, exprimant le souhait de faire une pause dans une trajectoire politique particulièrement éprouvante ; une mise en retrait que d'aucuns jugent difficilement tenable. Plus sibyllines, d'autres sources affirment au contraire qu'il s'agit d'une simple mise en réserve tactique pour mieux affûter ses ambitions en vue de la présidentielle de 2029… Que de présomptions !
Dalay Lam




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