
Longtemps considérée comme un slogan, la décentralisation est devenue, ces dernières années, le pivot déclaré de l’action publique mauritanienne. Création d’un ministère délégué dédié, adoption d’une Stratégie Nationale de Décentralisation et de Développement Local (SNDDL) à l’horizon 2030, multiplication des programmes d’urgence dans les wilayas : les signaux politiques ne manquent pas. Pourtant, sur le terrain, le constat d’une mise en œuvre à deux vitesses persiste. Entre un État qui affirme vouloir « rapprocher l’administration du citoyen » et des collectivités qui peinent à exercer leurs compétences, la route reste longue.
L’histoire de la décentralisation mauritanienne est ancienne. Dès 1987, une ordonnance consacre la commune comme collectivité territoriale dotée de la personnalité morale et d’une autonomie financière. Il faut toutefois attendre 2018 et la loi organique instituant les conseils régionaux pour que l’architecture à deux niveaux – communes et régions – soit complétée. Aujourd’hui, le pays compte 238 communes et 13 régions, dotées de conseils élus.
Un édifice cohérent sur le papier
Sur le papier, l’édifice est cohérent. Dans les faits, la SNDDL elle-même reconnaît un processus « lent et aléatoire, sans vision d’ensemble et avec un pilotage souvent hésitant ». Le transfert effectif des compétences et des ressources qui les accompagnent « continue de se faire attendre », tandis que les communes dénoncent une tutelle « relativement pesante » et un « important déficit de personnel qualifié ».
Le nerf de la guerre reste le financement. En 2025, les recettes totales des communes se sont élevées à 1,57 milliard de MRU, en hausse de 11 % par rapport à 2024, mais avec un taux de réalisation de seulement 50 % des prévisions. Plus révélateur encore : 192 des 238 communes recensées ne réalisent ensemble que moins de 30 % des recettes totales, l’essentiel de leurs ressources provenant des subventions de l’État. À l’inverse, les communes de Nouakchott, Nouadhibou et Rosso concentrent à elles seules plus de 44 % des recettes totales. Autrement dit, la décentralisation financière reste, pour une large majorité de collectivités, une coquille vide.
Cette dépendance limite considérablement la capacité des communes à assumer la maîtrise d’ouvrage des services de base. Le développement local, quant à lui, « reste limité aux seules initiatives communautaires avec un financement fortement dépendant des partenaires techniques et financiers », sans impact structurant sur les économies locales. La création annoncée d’un Fonds National de la Décentralisation et du Développement Local, prévue par la SNDDL, est attendue comme un levier correcteur, mais sa mise en place effective reste à concrétiser.
Parallèlement à la décentralisation, la déconcentration administrative progresse. Les Délégations Régionales à la Décentralisation et au Développement Local (DRDDL) constituent désormais la représentation technique du ministère de l’Intérieur au niveau territorial, avec des délégués régionaux dotés du rang de directeur central. Des comités régionaux présidés par les walis et des comités de moughataas présidés par les hakems ont été instaurés pour superviser la mise en œuvre des programmes de développement.
Chevauchement de compétences
Cette architecture déconcentrée est présentée comme un relais indispensable à la décentralisation. Elle pose néanmoins une question de fond : jusqu’où l’administration territoriale de l’État accompagne-t-elle l’autonomisation des collectivités, et à partir de quel seuil se substitue-t-elle à elles ? La coexistence entre des services déconcentrés sectoriels et des conseils élus continue de nourrir des chevauchements de compétences, les collectivités ayant « du mal à exercer leurs compétences du fait de l’activité parallèle des ministères sectoriels ».
Conscient de ces blocages, l’exécutif a engagé une séquence réformiste. En août 2025, le ministère de l’Intérieur a lancé les travaux d’une commission technique chargée de suivre le transfert des compétences vers les collectivités régionales. La première phase cible trois secteurs prioritaires : l’éducation, la santé et l’environnement. En septembre 2026, un projet de décret définissant les modalités juridiques et pratiques de ce transfert a été adopté en Conseil des ministres, précisant les domaines concernés – équipements et infrastructures régionales, aménagement du territoire, urbanisation, transports terrestres, désenclavement – et les ressources humaines et financières associées.
Cette approche graduelle est revendiquée comme une méthode : « concrétiser la décentralisation doit se faire selon une vision qui permette la progressivité dans le transfert des compétences, de manière à garantir les bénéfices escomptés, en s’inspirant des expériences réussies en la matière », a ainsi déclaré le Premier ministre devant les présidents de conseils régionaux en juillet 2025.
Au sommet de ce dispositif, le Conseil National de la Décentralisation et du Développement Local (CNDDL) est censé jouer le rôle de chef d’orchestre. Institué par le décret n° 031-2021 du 11 mars 2021, ce conseil est défini comme « un organe supérieur d’orientation en matière de décentralisation et de développement local ». Placé auprès du président de la République – qui le préside en personne –, il réunit trente membres : le Premier ministre, neuf ministres dont les attributions recoupent celles des collectivités, quinze représentants des différents niveaux de collectivités territoriales (dont douze maires) et cinq personnalités qualifiées désignées par le chef de l’État. Sa mission est vaste : orienter, superviser et impulser la SNDDL ; assurer un partage politique au plus haut niveau du processus de territorialisation des politiques publiques ; examiner le rapport annuel sur l’état d’avancement de la décentralisation ; veiller à l’harmonisation des interventions de l’État et des autres acteurs ; garantir le respect de la libre administration des collectivités ; et œuvrer à la synergie entre les composantes décentralisées et déconcentrées de l’action publique .
Architecture complète
Pour préparer ses décisions, le CNDDL s’appuie sur quatre commissions spécialisées, installées en mai 2025 : législation et transferts de compétences ; financement de la décentralisation et mobilisation des ressources ; renforcement des capacités et des ressources humaines ; développement économique local et reconquête du territoire. Le ministre chargé de la décentralisation en assure le secrétariat technique. Sur le papier, l’architecture est donc complète. Mais la SNDDL elle-même identifie un risque majeur : sans un « CNDDL fonctionnel », le portage politique de la stratégie restera fragile, et la coordination interministérielle indispensable à tout transfert de compétences risque de ne pas se matérialiser. La première session du Conseil s’est tenue en 2022 sous la présidence du chef de l’État, qui avait alors appelé à « se libérer de la mentalité de dépendance exclusive de l’État ». Reste à savoir si cette enceinte de dialogue au sommet parviendra à transformer les déclarations d’intention en arbitrages contraignants pour les administrations sectorielles, condition sine qua non pour que les collectivités cessent d’être des exécutants et deviennent des maîtres d’ouvrage.
Sur le terrain, des expériences pilotes montrent qu’une décentralisation « vivante» est possible. Dans le Hodh El Charghi, l’Approche Territoriale Intégrée (ATI) a permis la réhabilitation de 80 kilomètres de pistes rurales, la réouverture de quatre centres de santé et la reconstruction de douze écoles communautaires, avec des délais administratifs divisés par quatre. Les comités territoriaux ont mené plus de 300 médiations communautaires, réduisant d’un quart les conflits mineurs. Ailleurs, le programme d’urgence pour le développement des wilayas intérieures a déjà ciblé 223 communes, avec l’objectif affiché de réduire les disparités régionales et de fixer les populations dans leurs territoires d’origine.
Reste l’essentiel : transformer ces succès localisés en norme nationale. La SNDDL fixe des ambitions claires – remettre le citoyen au cœur du processus, faire basculer l’initiative du développement territorial de l’administration déconcentrée vers les institutions de la décentralisation, accroître la synergie entre décentralisation et développement local. Mais les tendances lourdes identifiées par la stratégie elle-même tempèrent l’optimisme : une économie fragile et peu diversifiée, qui rend une décentralisation effective nécessairement « graduelle, à coûts limités et avec d’importants financements en provenance des partenaires techniques et financiers ».
La communauté internationale accompagne le mouvement. La GIZ allemande met en œuvre un programme de 5 millions d’euros (2026-2028) pour améliorer la mise en œuvre collective du processus de décentralisation. L’Agence Française de Développement soutient des projets de développement économique local et d’initiatives communales dans le Gorgol et le Guidimakha. Mais l’aide extérieure ne saurait se substituer à une volonté politique domestique constante et à une clarification des règles du jeu entre l’État central, les régions et les communes.
La Mauritanie a indéniablement franchi un cap institutionnel : la décentralisation n’est plus un tabou, elle est un ministère, une stratégie, des décrets et des programmes budgétés. Mais l’écart entre le droit et le fait demeure le principal obstacle. Tant que les collectivités dépendront massivement des transferts de l’État, que les services déconcentrés continueront d’exercer des compétences qui devraient leur revenir, et que le personnel qualifié fera défaut, la décentralisation restera une promesse partiellement tenue. Les prochaines années seront décisives : elles diront si la Mauritanie parvient à passer d’une décentralisation de papier à une décentralisation de terrain, capable de faire de chaque wilaya un espace de développement et non simplement une circonscription administrative.
Seyid Mohamed Beibakar
Colonel à la retraite




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