Rosso : La ville de la honte/ par Mohamed Chighali-Journaliste indépendant

30 August, 2023 - 17:05

Chaque année, le scénario est le même. Sept mois durant – parfois plus – la capitale du Trarza accumule ses ordures et attend, indifférente, son « rendez-vous-catastrophe » avec les pluies d’hivernage entre les mois de Juillet et Octobre. C’est alors l’apocalypse, le calvaire et l’enfer pour les habitants de cette petite ville qui n’a pas changé de visage depuis près d’un siècle.

Une sorte de tradition ou de coutume. Les Rossossois semblent avoir tissé au fil des siècles comme des liens de complicité indéfectibles avec les eaux stagnantes et nauséabondes des quartiers de Ndjiourbel, Guénémé, Dékeuby, Satara ou Démeul Deuk. Et ça continue comme si de rien n’était. Comme si c’était tout-à-fait normal. Chaque hivernage, les autochtones de cette bourgade enclavée entre le fleuve, la Chémama et les dunes d’un diéry qui n’en n’est pas un, se battent durant toute la saison des pluies pour survivre.

 

Rosso, un visage précolonial couvert de poussière

En cette ville de réel intérêt économique, agricole et artistique où l’ambiance prime parfois sur tout, rien n’a changé depuis la fin du 19èmesiècle, rien ne change et rien apparemment ne veut vraiment changer. On a comme l’impression que personne ne désire que quoi que ce soit évolue. Depuis la nuit des temps, les pluies accomplissent leurs sinistres dégâts et les Rossossois subissent leur supplice, pièce inéluctable d’un triste décor, preuve flagrante de l’incompétence des autorités publiques et signe de la faiblesse de leurs complices politiques.

Rosso qui a injecté des centaines de  milliards d’ouguiyas dans l’économie de la Mauritanie – retombées du flux incessants des transits, de la libre circulation des personnes et des biens, de l’exploitation agricole et maraichère de ses terres fertiles – est abandonnée à son sort ; non seulement par les régimes qui se suivent et se ressemblent mais aussi par les cadres et les intellectuels de la ville qui se préfèrent se battre à « coups bas » pour des références politiques, plutôt que de s’unir à sortir leur ville de la misère et du sous-développement.

C’était comme ça depuis toujours et c’est encore comme ça. Un scénario de mauvais goût qui se répète à chaque saison de pluies, cumulant eaux sales, polluées et stagnantes, et anophèles dont les morsures ne dérangent plus personne, même pas les veilleurs de nuit ou les sentinelles de ces casernes militaires tenant pied dans l’eau du fleuve. Une situation où chacun trouve apparemment son compte :les moustiques à proliférer, la boue à contribuer aux patinages des vieilles vendeuses de légumes (toujours les mêmes depuis un demi-siècle), les ordures à s’entasser et empester des cadavres pourris d’animaux. Quant aux humains qui peuplent cette ville multicolore, multiraciale et multitribale, ils semblent bel et bien s’accommoder, de pères et fils, de cette invivable situation.

 

Rosso, ville née d’un passé historique et qui se tue volontairement au présent

La capitale du Trarza fut érigée sur la rive droite du fleuve Sénégal après l'éclatement de l'Empire du Djolof au 16èmesiècle. Son poumon actuel, N’Diourbel, était la capitale de cette partie dudit royaume. Les historiens rapportent que « Ligwariib » –nom contemporain de la cité (pluriel de pirogues en hassaniya) –était un incontournable carrefour d’échanges pour tout ce qui venait du Nord (Maroc et Algérie) pour être acheminé au Sud en direction de l'Afrique subsaharienne, après transit au Sénégal, et inversement.

Pendant la période coloniale, la Compagnie Lacombe y côtoya une base militaire française, favorisant l’alliance entre Ligwariib et sa jumelle de la rive gauche. Les vestiges du royaume du « Walo » avaient laissé en héritage une population très diversifiée par de nombreux brassages ethniques et mariages mixtes. Peuplée à l'origine de wolofs, dont la démographie est maintenant « étouffée » par d’autres composantes ethniques, la ville est également habitée par des maures commerçants et des peulhs, essentiellement des éleveurs.

Par le passé, cette ville faisait venir du Nord tapis et vêtements, tandis qu’affluaient, du Sud, des esclaves, pour la plupart acheminés à partir de l’embarcadère de l’ancien port vers le Banc d’Arguin, au Nord. Une réalité occultée par les historiens mais qui pourrait expliquer l’intense activité de son port à la fin du 16èmesiècle. S’il existe en Mauritanie une ville repliée depuis toujours dans ses secrets de trafics en tout genre, c’est bien Rosso.

Quatre cents plus tard, évidemment plus d’esclaves à remonter au Nord mais la ville n’en bat pas moins tous les records en transactions douteuses : marchandises, denrées alimentaires, alcools, stupéfiants, êtres humains, et même trafic d’influence pour ces aristocrates en col blanc et boubou Ezbii. Mystérieuse et impénétrable en ses secrets, Rosso n’a pas changé de visage ces cinquante dernières années.

 

Une ville crasseuse bonne à rien et à tout faire

Au moment de l'Indépendance, le président Moctar ould Daddah – paix à son âme ! –pensa un moment choisir cette ville comme capitale de la nouvelle nation naissante. Mais le Père de la Nation y renonça, jugeant la cité trop imprégnée des vestiges coloniaux. C'est à Rosso cependant qu'avait été construit le collège Xavier Coppolani– en souvenir du premier chef colonial qui donna son nom à la Mauritanie – et ce furent des anciens élèves de ce prestigieux établissement qui formèrent la première élite des cadres de ce pays.

Si Rosso est aujourd’hui comme ceci et comme cela, c’est parce qu’aucun des gouvernements qui se sont succédés depuis l'Indépendance n'a fait de la renaissance de cette ville une priorité. Et aussi parce que les cadres de celle-là – un poids politique incontournable et indispensable dans la balance du parti au pouvoir –n’ont jamais vraiment lutté pour le développement de leur cité natale.

Alors que les Bamba ould Dramane, Sidi Diarra, Mohcen ould El Hadj, Mohamed Vall ould Youssef, Fassa, Tayvour, Brahim Vall, Mohamed ould Cheikh et autres se battent pour la référence politique locale de cette capitale régionale, les vieilles femmes, les charretiers, les petits talibés et les trafiquants en tout genre des deux rives pataugent dans la boue de ce Rosso sale et crasseux, ni noir, ni blanc, ni négro-africain, ni harratine, ni arabe, ni arabo-berbère. Une ville fourre-tout, voilà tout.