Le Sud global et les nouveaux enjeux internationaux/Seyid Ould Bah

17 January, 2024 - 23:53

*    Les guerres en Ukraine et à Gaza ont démontré les lignes de fracture profondes entre les puissances dites «occidentales» et le reste du monde
* Le groupe des Brics, qui va s’élargir en 2024, sera-t-il un nouveau pôle géopolitique autonome et solidaire ou une simple convergence d'intérêts dans un monde mondialisé d'interactions et d'échanges universels?
L'ancien Premier ministre français, Dominique De Villepin, a récemment attiré l'attention sur le risque de l’accroissement du fossé existant entre l'Occident et le reste du monde, souvent désigné par le terme de «Sud global».
Si ce terme en vogue n'est pas récent, sa charge sémantique actuelle recouvre à la fois une dimension géographique (les pays situés dans l'hémisphère sud) et une vision normative diplomatique (le bloc anti-occidental).

L’emploi du terme par Dominique De Villepin fait évidemment référence à la seconde notion. Les deux dernières guerres (en Ukraine et à Gaza) ont en effet démontré les lignes de fracture profondes entre les puissances dites «occidentales» (l'Europe occidentale, l'Amérique du Nord) et le reste du monde. 
À défaut de taxinomie satisfaisante, le terme de «Sud global» apparaît comme un euphémisme capable d'exprimer la structure complexe des acteurs non occidentaux dans le contexte international actuel. 
Après la fin de la guerre froide, la notion de «non-alignement», étroitement liée à la confrontation idéologique entre les blocs capitaliste et socialiste est devenue obsolète. Cette notion élaborée par les élites politiques afro-asiatiques en pleine vague de décolonisation reflétait déjà l'ambition de peser lourd sur les enjeux mondiaux. 
Le concept de «tiers-monde», largement utilisé depuis les années 1950, relevait en outre d'une vision contestataire engagée du système international, faisant référence au tiers-état sous la Révolution française pour désigner les pays sous-développés, «exploités et exclus de l'ordre mondial».
Il va sans dire que la terminologie utilisée au sein des institutions internationales a privilégié le concept neutre de «pays les moins avancés» (PMA), en se basant sur des paramètres objectifs de développement économique. 
Deux phénomènes récents ont cependant changé profondément la donne: la montée des pays dits «émergents», qui ont entamé ces vingt dernières années un processus d'organisation institutionnelle qui devrait aboutir à une véritable constellation géopolitique nouvelle et le jaillissement du paradigme civilisationnel culturel dans les relations internationales, déplaçant le nœud de la conflictualité des enjeux politiques et stratégiques vers des enjeux sociaux et symboliques. 

 
L'ancien Premier ministre français, Dominique De Villepin (Photo, AFP).
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Un nouveau pôle géopolitique autonome ?

Dès 2009, quatre pays émergents (Russie, Chine, Inde et Brésil) se sont regroupés dans un nouveau pôle économique et géopolitique, et ont été rejoints en 2011 par l'Afrique du Sud pour former le bloc des Brics. L'adhésion à l’organisation de plusieurs pays du Moyen-Orient prévue en 2024 (l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte et l’Iran), en plus de l’Éthiopie, renforcera sensiblement l’organisation, dont le produit intérieur brut (PIB) va dépasser dans un avenir proche celui du G7.
La question qui se pose néanmoins est la suivante: s'agit-il d'un nouveau pôle géopolitique autonome et solidaire en voie de composition ou d'une simple convergence d'intérêts dans un monde mondialisé d'interactions et d'échanges universels?
Les dernières guerres qui ont secoué la scène internationale ont mis en évidence les litiges et divergences entre ces pays émergents, malgré la position commune de neutralité par rapport au conflit ukrainien. En plus des jeux de compétition entre les puissances émergentes (Inde et Chine notamment), l'attitude globale de ces pays est plus proche du concept de «multi-alignement» que d’une approche autonomiste souveraine, visant à se confronter à l'Occident dominant. 
La Russie et la Chine ont souvent usé ces dernières années de la terminologie culturaliste pour dénoncer «l'hégémonie occidentale» qui a transformé un modèle social et politique circonscrit et limité en normes universelles humaines. 
Le président russe, Vladimir Poutine, s'est insurgé à plusieurs reprises contre «l'hégémonie occidentale» comme «menace existentielle contre la Russie», déclarant «la fin de l'ordre libéral mondial», façonné par les États-Unis après la Deuxième Guerre mondiale. Les dirigeants chinois ont pour leur part annoncé «l'isolement de l'Occident minoritaire», face à «la vitalité des valeurs asio-orientales».

Cette tendance culturaliste forte est de nos jours perceptible dans le discours politique indien et dans la nouvelle pensée de gauche latino-américaine (portée essentiellement par le président brésilien, Lula da Silva).
En conclusion, s’il apparaît simpliste et hasardeux de faire du «Sud global» une force géopolitique homogène et unie, le concept exprime toutefois de nouveaux enjeux mondiaux dignes de suivi et d'attention.
 
Seyid ould Bah est professeur de philosophie et sciences sociales à l'université de Nouakchott, Mauritanie et chroniqueur dans plusieurs médias. Il est l'auteur de plusieurs livres en philosophie et pensée politique et stratégique.
X: @seyidbah
NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.